Ce que ParcourSup nous apprend sur notre culture numérique

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Coach Lean et blogger, je n’en suis pas moins père d’un lycéen qui passe la baccalauréat cette année. Je suis donc un utilisateur quotidien, directement concerné par le service numérique public. D’un point de vue conception logicielle, on peut même me qualifier d’utilisateur (un « acteur » dirions nous dans la terminologie de la méthode RUP pour ceux qui on le malheur de s’en rappeler).

N’étant pas un expert du jugement moral, discipline qui rencontre un franc succès chez-nous.fr, je vous fais grâce de mes considérations sur le bien fondé de cette initiative. Je constate juste qu’avec la solution précédente (APB), Souleymane, un des meilleurs amis de mon fils, s’est retrouvé en Fac LEA Allemand alors qu’il n’avait jamais suivi un seul cours dans cette discipline durant son bac pro commerce.

La perspective de ce billet est davantage celle d’un utilisateur quotidien des outils numériques qui se demande : qu’y a-t-il donc là à apprendre, avec cet outil institutionnel à grande échelle et à forte connotation systémique (la décision d’un étudiant de Bordeaux peut ainsi avoir un impact direct sur l’avenir d’un étudiant de Marseille).

La fixette sur l’ALGORITHME

Dans les nombreuses critiques, dont certaines que l’on pourra qualifier de franchement populiste, l’accent est mis sur l’algorithme. Pardon sur l’ALGORITHME. Cela donne une bonne indication du centre d’intérêt que, culturellement, l’on va choisir. Un peu comme dans les films on va parler de l’intrusion dans la « BASE DE DONNÉES » (à prononcer avec la voix off grave et dramatique de trailer de film américain).

Tout cela pour dire que nous fixons notre attention sur une capacité (ou sur un composant quand on parle de la Base de données) du système alors que nous devrions porter notre attention sur les utilisateurs. C’est la différence principale entre l’approche standard, tayloriste, de conception des systèmes d’information au XXème siècle (le fameux cycle en V ou encore la méthode RUP énoncée plus haut). Cette méthode du cycle en V se base sur des spécifications complètes du système (le système doit faire ceci et doit faire cela aussi).

La perspective utilisateur

L’approche de développement logiciel du XXième siècle prend la perspective inverse. Non pas depuis le système vers le monde extérieur (à travers la définition de capacités techniques) mais depuis l’utilisateur vers le système, à travers les User Stories : qui s’expriment ainsi :

  • En tant que {rôle} je peux faire {action avec le système} pour obtenir {valeur utilisateur}

Par exemple :

  • En tant que citoyen qui a un avis sur tout, je peux ajouter un mot-dièse à mon tweet afin de participer à la grande conversation globale autour des vertus morales de l’algorithme de #Parcoursup pour que le monde puisse constater combien mon esprit est élevé.

NDLR : ces mêmes personnes qui fustigent Parcoursup sont celles qui, à travers le besoin fantasmé pour les élèves d’avoir un “réseau”, approuvent l’orientation des enfants des classes populaires, tels que Souleymane cité plus haut, vers les cycles professionnalisant au détriment des cycles généralistes. J’ai eu une conversation qui ne s’est pas très bien passée avec la responsable d’orientation du collège de mon fils qui lui a proposé le même type d’orientation en raison, selon moi, de son allure (comme moi, métissé), le look rapper en plus – et de ses fréquentations. Car ses moyennes générales au collège ont oscillé entre 15 (jusqu’à la 4ème et l’attaque des hormones) et 13 (en 4ème et 3ème), et il a eu le brevet avec mention Bien. Si l’égalité était vraiment le sujet de ces personnes, cela se saurait. Mais nous nous égarons : revenons aux User Stories.

Alors bien sûr ce changement de perspective peut sembler une subtilité sémantique. Mais 20 ans d’agilité nous montrent le contraire. Les entreprises qui utilisent cette approche agile, basée sur les cas d’utilisation, livrent du logiciel apportant davantage de valeur à leurs utilisateurs.

Cas d’utilisation ParcourSup

Notre fils, appelons le Billy-Boy, est un adolescent assez représentatif de sa classe d’âge. Cossard, visant la moyenne, pas plus impliqué dans le processus de construction de son avenir que dans celui du rangement de sa chambre. Il se retrouve donc sur liste d’attente sur deux de ses choix, les sept autres ayant été rejetés.

Au 22 mai, il était 1983 ème sur son premier choix (Faculté d’économie et de gestion) et 356ème sur son second (IUT).

En tant que parent, quel est mon besoin ? Savoir que 5  jours plus tard il est 1250ème ? Bien sût que non ! Quelle valeur cela m’apporte-t-il ? Non, la valeur que peut m’apporter ParcourSup c’est me rassurer.

M. Blanquer a raison de reprendre l’enseignant qui donne délibérément des chiffres faux dans le but discutable de contribuer à une anxiété générale. Mais notre ministre doit aussi accepter d’entendre qu’en tant que parent il m’est insupportable d’entendre que 2/3 des étudiants auront une réponse avant le bac.  Ce qui m’intéresse en tant que parent de Billy Boy est l’information suivante : à quelle date mon fils sera-t-il fixé ? Combien y a-t-il encore de personnes devant lui ayant plusieurs choix positifs ?

Ainsi, chaque jour (car la mise à jour se fait une fois par jour et pas en temps réel – autre choix discutable en terme d’expérience utilisateur) j’attendrais d’être notifié avec l’information suivante (sans avoir à aller la chercher sur le site) :

« Bonjour Billy-Boy et la family. Vous êtes aujourd’hui 526ème sur liste d’attente pour la Fac et il y a devant vous 752 étudiants avec plusieurs choix. En fonction de l’évolution des trois derniers jours, il est probable que vous ayez une réponse définitive le 10 Juin. » 

Voilà de la valeur apportée par l’application. Car cette information permet d’apaiser et rassurer, ce qui est essentiel dans cette période déjà suffisamment stressante de préparation du bac. Enfin, au moins pour les parents hein, car je ne me rappelle pas que Billy Boy ait montré un quelconque signe d’inquiétude à une des étapes du processus, je vous rassure.

Comment aurait fait Google ?

Lorsque vous travaillez sur une application Web de grande envergure, une bonne question à se poser est la suivante : comment aurait fait un géant du web ? Comment aurait fait Google ? Facebook ? La réponse : ils auraient fait en sorte de répondre à cette demande légitime, qui est la plus importante.

Ils n’y seraient pas arrivés parce qu’ils sont extra-lucides ou super intelligents mais parce qu’ils auraient entrepris de nombreux essais au préalable avec de vrais lycéens ou étudiants (et leurs parents). Et avec des itérations successives et fréquentes, ils auraient mis à jour ce besoin.

Le grand génie de ces entreprises c’est d’avoir su traiter la grande question de l’informatique : comment lancer des produits qui sont des succès ? Leur secret, comme le montre l’histoire de gmail, est qu’ils font de leur produit un succès avant leur lancement. Cela, grâce à de multiples itérations avec un échantillon d’utilisateurs de plus en plus vaste pour aller chercher de façon agressive toutes les améliorations qu’ils peuvent à travers les retours d’utilisation.

Avec notre vision Colbertiste (grands travaux) et Jacobine (centralisation) il nous est inconcevable d’imaginer une telle approche. L’oracle qui connait l’ALGORITHME nous sauvera. Eh bien si vous voulez mon avis, il a toujours pas sauvé mon fils à ce jour hein.

Contre-mesure

Bon c’est bien beau de faire son français qui râle mais ça propose quoi alors ? Ça propose la chose suivante : une feuille de calcul dans laquelle vous pouvez suivre l’historique et projeter une date d’atterrissage sur les choix sur lesquels vous êtes en attente.

Procédure :

1. Téléchargez la feuille de calcul. Celle-ci comporte l’évolution du classement d’attente de Billy-Boy à titre d’exemple avec le graphe correspondant.

2. Remplir l’historique du classement, à partir de la case B7 (ou à partir de la première date à laquelle vous avez votre historique).

3. Sélectionner les 3 derniers classement – par exemple J7-K7 et L7 pour les 3 derniers classements au 1er Juin (30 Mai, 31 Mai et 1er Juin)

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4. Cliquer le pixel en bas à droite de la case (voir image ci-dessus) et, tout en maintenant le clic activé, glisser sur les cases jusqu’à la première date donnant une valeur négative.

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En ce qui concerne Billy-boy c’est le 11 Juin. Cela vous donnera une tendance. Nous faisons cela depuis le 25 Mai et cette date a constamment oscillée entre le 08 et le 11 Juin. Pas précis mais plutôt juste semble-t-il à ce stade.

[UPDATE] Billy-boy a été admissible le 12 Juin. [/UPDATE]

5. La courbe est automatiquement dessinée sur le diagramme de gauche de la feuille.

Bien évidemment, il n’y a aucune garantie fournit par cette feuille de calcul. Peut-être vous moquerez vous de moi le 15 Juin quand nous n’aurons toujours pas eu la moindre confirmation. Toutefois elle peut vous donner une estimation. Ainsi la courbe de mon Billy-boy :

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Et puis, en la conservant, vous aurez une première modélisation de la tendance de ce type de courbes et cela pourra vous donner des enseignements pour votre prochain bachelier. (Je ne le mets qu’au masculin parce que les jeunes femmes sont un peu plus concernées et se débrouillent bien mieux semble-t-il pour s’éviter ces attentes).

En espérant que cela vous aide à gagner un peu en sérénité. Bon courage !

12 Comments

  1. Aussi savoureux sur la forme d’inquiétant dans le fond.
    J’espère qu’on trinquera bientôt à la santé de Billy Boy et de la confirmation par le système de sa sélection dans l’une des filières de son choix.

  2. Ce type de “prévision” n’est-il pas fiable que pour des formations à gros effectifs ? Lorsque la liste d’attente est d’une dizaine de personnes, j’imagine que leurs décisions individuelles sont difficilement réductibles à une “tendance”. De plus votre modèle ne prend pas en compte l’évolution des variables : le fait que le délai de réponse va se réduire peu à peu par exemple ; l’influence d’évènements comme le bac (~12% d’échec) ou touchant seulement certaines filières (comme la semaine dernière les résultats d’un concours commun des écoles de commerce ; idem fin juin avec les IUP). Bonne chance à Billy Boy (j’ai à peu près le même à la maison)

  3. Je veux ajouter que j’ai vu beaucoup de lycéens (j’observe le #parcoursup ) faire exactement ce calcul… sans tableur, certains tirant un jour la conclusion qu’ils seraient acceptés… en décembre, pour exulter sur leur progression le lendemain.
    Enfin il serait probablement extrêmement risqué pour le ministère d’avancer de telles prévisions, d’une part parce qu’ils naviguent eux-même à vue en ce première année ; et d’autre part parce qu’ils pourraient bien être sujet à des recours pour avoir donné de faux espoirs si elles ne se réalisent pas

  4. Merci Juliette pour vos commentaires. L’objectif n’est pas de vendre de fausses certitudes mais de donner une prévision en fonction des informations dont on dispose : notez le “probable” dans le message envoyé. Des informations revues chaque jour à l’aune des derniers résultats.

    On a aussi le droit de considérer les lycéens et leurs parents comme des adultes responsables en leur présentant une réalité factuelle plutôt que comme des électeurs à qui on veut promettre la lune.

    Avec Parcoursup nous apprenons tous ensemble sur un nouveau système. C’est forcément un peu décevant en raison de notre façon de faire, la moindre des choses est d’en tirer des enseignements. La question essentielle est cooment en tirer des enseignements ? Cet article propose de nouvelles pistes. Bonne chance pour votre Billy-Boy !

    Ce matin le mien a préféré rester 15 mins de plus au lit plutôt que se doucher. Et n’a bien sûr pas regardé l’évolution de sa courbe.

  5. Merci Rémi ! Oui je pense qu’on sera fixé le week-end prochain (je constate une accélération chaque week-end)

  6. Bravo Cecil je partage tout a fait ton point de vue. Savoir le type de population devant toi dans la liste d’attente permettrai de voir plus clair sur les probabilités d’acceptation finale.
    J’ai le meme Billy boy a la maison, si on ils ont fait du A/B testing avec nos gars ils ont du avoir que du chépa en réponse 🙂
    Bon courage

  7. Bien vu, pour vos remarques sur l’absence “d’agilité” des responsables de ce dispositif.

    Sinon, j’ai testé pour mon Billyboyàmoi (hé oui, moi aussi !), avec l’historique de ses places pour une fac. La projection a bien donné la date à laquelle il a été accepté.

    Ceci étant, je rejoins Juliette (toujours pertinente sur le hashtag dédié…) et j’ai aussi quelque doute sur sa validité en cas de formation sélective. Car alors, le nombre de places déjà définitivement attribuées est déterminant (et bien sur, on n’en dispose pas), ainsi que les habitudes en matière d’appel de la liste d’attente.
    Mais si ca peut permettre de temporaliser l’attente…
    Bon courage et bonne chance !
    (ce matin, le mien m’a demandé s’il pouvait passer le WE chez sa copine…)

  8. Bonsoir, merci pour cet article très bien construit. Cependant plusieurs choses me paraissent plus ou moins fausse. En effet je remarque que le weekend (le jour ou les élèves vont sur le site pour faire des choix) il y a une accélération de la file d’attente. De plus, depuis le début le nombre de place gagnée tous les jours diminue. Bonne soirée et encore merci.

  9. Merci Mathias pour la réponse. Je pensais justement à la même chose : s’ils n’ont que des Billy Boy en phase d’expérimentation, cela va être difficile d’en tirer des enseignements. Sauf s’ils travaillent aussi avec leurs parents !

  10. Merci Clément, Triere pour vos commentaires. Oui effectivement je ne suis pas sur que ce modèle soit adapté à des formations plus sélectives. Je constate comme vous Clément une inflexion très sensible les week-ends. Peut-être que la projection linéaire sera moins adaptée à partir d’un moment et qu’une projection dans laquelle la différence entre deux valeurs est un pourcentage de la différence entre les valeurs précédentes sera plus appliquée. Ce qui nous donnerait une courbe plus plate avec une date d’arrivée plus lointaine … L’avenir nous le dira mais nous découvrons cela ensemble et ça c’est chouette.

  11. Et voilà : Billy-Boy admissible le 12 Juin à la fac.

    En revanche pour l’IUT cela semble vraiment mal barré avec une situation qui évolue très très lentement depuis le 4 Juin (passé de la 83ème à la 57ème en 8 jours). Ce qui confirme les commentaires ci dessus indiquant que le modèle est moins applicable sur des formations avec une sélection plus intense.

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