Sortir du Pessimisme Social

Un ouvrage éblouissant, indispensable pour comprendre la gauche.fr du XXième siècle.

Gérard Grunberg et Zaki Laïdi, (tous deux directeurs de recherches au CNRS) font partie du crew Telos, engeance réformiste regroupant un certain nombre d’auteurs déjà mentionnés,  incidemment, sur Hypertextual tels que Thomas Philippon, Paul Krugman, Yann Algan ou Pierre Cahuc.

Un essai qui explique comment le pessimisme social est progressivement devenu l’armature de la construction politique et intellectuelle d’une gauche nostalgique des trente glorieuses et arc-boutée dans une diabolisation systématique du libéralisme. Une gauche oppressée par son sentiment d’impuissance face au marché et sa défiance obstinée face à la réalité du monde globalisé.

Grunberg et Zaïdi expliquent enfin comment le discours de Ségolène Royal, adepte de la triangulation Clintonienne ou Blairiste, marque une rupture profonde avec ce traditionnalisme intellectuel (l’ouvrage date de Janvier 2007).

Une analyse à la puissance intellectuelle sidérante qui met l’âme dépressive de la gauche française à nu et décortique les ressorts de son conservatisme marxiste avec une lucidité déconcertante. Bien plus exaltant qu’une cure de Lexomil.

My life as a left midfield

Mon inconfort avec la pensée-de-gauche.fr tient en deux choses. D’une part je crois intimement en la responsabilité individuelle, en le fait que dans notre pays en particulier et dans le monde occidental en général, grâce à l’éducation et aux services publics dont nous bénéficions, nous (dans la grande majorité) avons cette chance suprême de pouvoir contrôler ce qui arrive dans notre vie : nous sommes maitres de nos choix. Ou tout au moins, l’état à mis en oeuvre un contexte suffisamment propice pour que nous le soyons.

Le second point découle naturellement du premier : je suis désespérément optimiste. Aussi ai-je toujours eu du mal à me retrouver dans ce discours plombé de la gauche, sans jamais trop être capable d’en énoncer clairement les motifs. Grunberg et Zaïdi ont apporté un pan de lumière intellectuelle éclatant sur ce questionnement intime et profond, grâce leur soit rendue.

L’ouvrage s’articule en 7 chapitres aux noms évocateurs : L’utopie négative, La construction intellectuelle du pessimisme social, Le refus de la ratification du reél,  La Gauche comme anti-droite, ce genre de choses. Quelques extraits éclatants :

Un référentiel idéologique daté

Celui-ci s’appuie sur deux principes : le volontarisme de la puissance publique et une préférence marquée pour les dispositifs de redistribution plutôt que sur des logiques d’incitation (…) Cela renvoie à une narration du monde dont l’adéquation avec le monde réel n’est pas prioritaire (…) et duquel se dégage un pessimisme social dépouillé de toute solution sinon celle d’une resistance au changement. (…) La pensée réparatrice se construit fortement au détriment de la pensée créatrice et donc anticipatrice. (…) Etre de gauche aujourd’hui c’est être pessimiste car l’optimisme social est implicitement identifié à l’adversaire aux représentants des couches sociales qui tireraient avantage de l’ordre à venir.

Transformation sociale au XXième siècle

Il est par exemple assez significatif que la gauche n’ait jamais développé en propre une réflexion sur les nouvelles technologies de l’information (…) la gauche participe à l’enfermement culturel de sa base : on évacue tous les enjeux susceptibles d’entrainer une remise en cause d’une croyance solidement implantée mais rarement discutée. Or, quel a été le symbole le plus puissant du changement social de ces dix dernières années ? On peut répondre sans risquer de se tromper : internet. (NDLR : on retrouve ici une idée énoncée par Lipovetsky).

La construction intellectuelle : de l’état oppresseur à l’état protecteur

L’état monopolistique d’hier se retrouve réifié en Etat protecteur. (…) Ainsi c’est la gauche radicale qui en vient à identifier l’intérêt de l’état à l’intérêt général, identification qu’elle mettait du temps des 30 glorieuses sur le compte d’une illusion bourgeoise : la critique sociale de l’état a basculé de droite à gauche. Bourdieu n’imagine pas que les lois de reproduction sociale en viennent à bénéficier à certains groupes sociaux protégés par l’état (…) c’est donc au moment où on arrête la critique de l’état qu’il faudrait peut-être la reprendre. Qui peut croire que la défense des régimes spéciaux dérogatoires au droit commun (qui déclencha les grèves de 1995, grèves décrites par Marcel Gauchet comme l’expression d’un corporatisme exacerbé dans La Démocratie contre elle même) s’inscrit dans une logique émancipatrice ? (…) On touche ainsi au coeur de l’impensé profond de la gauche française : son refus d’admettre que la critique de l’ordre social puisse parfois s’inscrire dans une visée moins émancipatrice que conservatrice et donc inégalitaire.

S’ensuit une série de statistiques concernant les inégalités sociales dans l’accès aux postes de la fonction publique (32,5% des cadres de la fonction publique sont des enfants de fonctionnaires et un enfant dont les deux parents sont fonctionnaires a 41% de chances de devenir fonctionnaire contre 20% si aucun des parents ne l’est) et cette conclusion cinglante :  Reste que les thuréfiraires de l’état érigé en rempart contre les inégalités  et les reproductions sociales ont mal choisi leur idole.

Giddens Vs Bourdieu

Là où une sociologie pessimiste ne verrait que dépossession, Giddens entrevoit la possibilité d’agir de manière audacieuse face à un avenir problématique, il voit dans cette nouvelle donne un accroissement du champs des possibles (…) un processus d’individualisation relié non pas à une perte de repères mais à la reconstruction d’un soi réflexif entre l’expérience de chaque individu et le changement social. Sur ces points Giddens s’éloigne très clairement des analyses dominantes françaises où la société du risque est très peu étudiée. (NDLR : une approche reprise volontiers par Lipovetsky).

L’incompréhension du modèle scandinave

L’enjeu central serait de prévenir une dérive de notre système économique et social vers le modèle américain avec comme toujours, une très faible réflexion sur les faiblesses internes du système français. (…) Robert Boyer nous ramène alors immanquablement au système scandinave (…) Derrière cette espérance s’insinuent deux malentendus. Le premier est que les scandinaves n’ont jamais envisagé leur système comme une alternative au système anglo-saxon (…) il n’y a aucune idéologie derrière le principe qui sous-tend leur système (…) Ils croient suffisamment en leur modèle pour ne pas chercher à le théoriser ou à l’exporter alors que les Français sont d’abord tentés de théoriser un modèle qu’ils ne sont plus sûrs de pouvoir préserver. Un exemple de principe que les Danois considèrent comme essentiel : celui de la fonction publique. En France l’idée que la surprotection des uns produit de l’inégalité au détriment des seconds est réfutée au nom du refus du nivellement par le bas. Au Danemark, une telle dichotomie est inacceptable car profondément injuste.

Les régulationistes et les dégâts de l’inculture économique

Vouloir bâtir une “école française d’économie” ce qu’était l’ambition des régulationistes est aujourd’hui hors de portée (…) même si elle conserve une influence résiduelle dans le milieu enseignant du secondaire où persiste l’héritage d’une vulgate marxiste relayée depuis dix ans par l’alter-mondialisme (…) ce qui débouche sur un choc culturel quand les étudiants passés dans l’enseignement supérieur découvrent l’économie réelle (…) l’enjeu n’est pas de faire valoir une vision du monde contre une autre mais d’atténuer les effets d’une inculture économique profonde qui frappe toutes les forces politiques (…) la capacité des chercheurs à alimenter le débat public et à faire reculer cette inculture économique est bloquée par une pensée vaguement alternative qui n’a rigoureusement rien secrété d’original sinon une résistance qui flatte l’orgeil national sans en atténuer ses réelles peines.

La Gauche comme anti-droite

C’est sur le terrain des luttes, en opposition à la politique du gouvernement de droite, que la gauche peut s’unir et agir. De manière protestataire donc. Ne pouvant offrir une vision optimiste de l’avenir, la gauche adopte un pessimisme social qui occupe l’espace d’une utopie désormais négative (…) Ils citent Marc Lazar : “L’échec du communisme lui-même est considéré comme un nouvel épisode du combat malheureux inégal et sans fin des dominés contre les dominants (…)  La gauche est ainsi enfermée dans le registre du social. Privés d’alternative, les adversaires de la mondialisation mobilisent les bons sentiments invoquent sans cesse l’éthique et cherchent à frapper les sensibilités en détaillant par le menu les détresse et la misère des plus pauvres en France et dans le monde.” Puisque l’utopie n’est plus désormais une espérance d’avenir mais la nostalgie d’un passé magnifié, le mot d’ordre est la défense du monde d’hier, celui des positions et avantages acquis.

Mouvement social, tu perds ton sang-froid

L’importance donnée – ou prise – par le mouvement social dans cette stratégie de reconquête de l’état accroît l’influence des syndicats et des associations, dont beaucoup sont animés par des militants d’extrême gauche, aux dépens des représentants de la gauche au parlement dont l’immense majorité est socialiste : ils contribuent ainsi à affaiblir l’action des organes de la démocratie participative.

Embarras hors de la sphère des inégalités sociales

On constatera d’ailleurs que la capacité conceptuelle de la gauche de traiter des enjeux nouveaux est indexée à leur traduction sociale. Si le l’enjeu renvoie à des inégalités sociales, sa prise en charge s’effectue rapidement, dans le cas inverse sa mutation est plus lente – ainsi les questions de différences ethniques.

Face à la mondialisation

Si nous voyons dans la mondialisation un phénomène de dépossession ce n’est pas parce que celle-ci est inéluctable mais parce que nous ne parvenons pas à nous repenser politiquement (…) la mondialisation agit comme un formidable révélateur des forces et faiblesses des sociétés (…) elle exerce une fonction de dévoilement de soi face aux autres.

Le livre ne se pose pas simplement comme pourfendeur d’une gauche recroquevillée. Ils propose de nombreuses pistes pour penser notre société face à l’économie globalisée. Mais je vais pas non plus recopier tout le bouquin.

Bien évidemment Grunberg et Laïdi ne se font pas que des des amis, comme le rappelle cette chronique bâclée d’alternatives économiques qui évoque d’avantage ce dont le livre ne parle pas que de son contenu. Seraient-ils vexés que nos auteurs rappellent que dans les trois revues internationales économiques qui font référence pour toute la communauté scientifique on ne compte aucune publication d’un auteur français alter-mondialiste ? hmm … voyons … (rires).

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4 Comments

  1. Je fais comme (tu fais) chez toi, une sorte de trackback manuel..
    […]Mais ce qui est intéressant avec ce même Chomsky c’est qu’il fait paradoxalement partie de ceux qui ont hâté mon passage à la sociale-traitrise.[…]

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