Mariana Zanetti et la bulle MBA

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#hypertextual a eu la chance de croiser la route de Mariana Zanetti, auteure de The MBA Bubble qui vient d’être traduit dans la langue de Geneviève Fioraso sous le titre Le MBA est-il un investissement rentable chez les Editions Maxima.

L’ouvrage a ouvert une discussion de l’autre côté de l’Atlantique ou Mariana est citée par le Financial Times aux côtés de personnages aussi important dans le monde des écoles de management que le professeur de Stanford Jeffrey Pfeiffer (co-auteur d’un des livres de chevet de ce blog : The Knowing Doing Gap).

Il n’était pas envisageable que #hypertextual soit absent de cette conversation car le sujet de l’enseignement du management aujourd’hui réside à l’intersection des thèmes de ce blog : management, culture des organisations et 21ème siècle. Un sujet traité indirectement dans de nombreux billets et frontalement dans la revue d’un autre ouvrage polémique sur le sujet : Managers not MBAs de Henry Mintzberg. Tout comme ce dernier ouvrage, Le MBA est-il un investissement rentable s’avère être une lecture indispensable pour ceux qui envisagent ce cursus ou qui souhaitent prendre du recul sur le sujet après l’obtention de ce diplôme.

Mariana a eu la gentillesse de nous expliquer pourquoi : c’est ici et maintenant …

Bonjour Mariana, pouvez-vous vous présenter rapidement ? Comment en êtes-vous arrivée à faire une MBA ?

Bonjour et merci pour cette interview. Je me présente rapidement : j’ai 14 ans d’expérience en tant que cadre dans des grands groupes multinationaux en trois pays.  Je suis la fondatrice de La Carrière ou La Vie, un site qui propose des réflexions et des stratégies pour ne pas avoir à choisir entre la réussite professionnelle et le bien-être personnel. Je suis aussi l’auteure du livre « Le MBA est-il un investissement rentable ? », publié par les Editions Maxima.

Il y a douze ans, j’occupais un poste de chef de produit dans une grande entreprise pétrolière multinationale à Buenos Aires. Mon mari venait d’être promu pour occuper un poste à Madrid. L’expérience internationale me parlait beaucoup et j’ai cherché des moyens de faciliter mon insertion dans le marché européen. J’ai vite pensé à un MBA. J’avais un collègue qui venait d’obtenir son MBA à la Harvard Business School. Il m’encourageait à obtenir le diplôme et m’a aidé à choisir l’école de commerce et à présenter mon dossier d’admission, ce qui m’a rassuré dans ma décision.

Que s’est-il ensuite passé ? Qu’est-ce qui vous a incité à remettre cela en cause dans un ouvrage polémique ? 

Quelques mois après le début du programme, j’ai commencé à me rendre compte que je n’avais pas suivi la stratégie la plus efficace pour atteindre mes objectifs de carrière. Malgré une expérience éducative très enrichissante et des professeurs brillants, j’ai vite conclu que le MBA avait été un gaspillage monumental en temps et en ressources, qui ne me donnerait presqu’aucun avantage sur le marché de l’emploi. De plus, j’ai pu constater que l’école de commerce n’avait pas vraiment le souci d’apporter de la valeur aux étudiants, qui étaient plus considérés comme des « produits » à mettre sur le marché une fois diplômés.

Les difficultés associées aux démarches pour l’obtention de mon permis de travail ont retardé mon insertion professionnelle. Ce n’est évidemment pas la faute de l’école de commerce, mais cela m’a permis de constater d’une part la faible valeur que les employeurs octroient à ce type de diplôme et, d’autre part, l’indifférence des écoles de commerce face aux difficultés des diplômés. J’ai finalement décroché un poste en accord avec mon expérience professionnelle pré-master, ce que j’aurais pu faire sans dépenser une fortune en un master.

Josh Kaufman, auteur du livre Personal MBA, affirme que les écoles de commerce vous tournent le dos si vous êtes en difficulté alors qu’elles s’attribuent le mérite de vos réussites, ce qui a exactement été mon expérience. Les dix ans qui ont suivi l’obtention de mon diplôme n’ont fait que confirmer cette première impression : le MBA n’a eu aucune influence sur mes réussites et aucune capacité à m’aider dans les moments difficiles de ma carrière tels que la crise de 2008. Lorsque j’ai fait la recherche nécessaire à la rédaction de ce livre, j’ai découvert plusieurs études qui soutiennent cette conclusion.

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Les arguments de mon livre tournent plutôt autour de la valeur apportée aux diplômés : je trouve que le coût de ces programmes est très rarement justifiable et que l’enseignement, bien que de qualité, n’apporte que peu de valeur à la carrière de ceux qui les suivent

Visez-vous tous les types de MBA ? Henry Mintzberg qui a lui aussi écrit un ouvrage polémique sur le sujet semble épargner les Executive MBA. Est-ce votre cas ? 

Mintzberg critiquait plutôt la capacité des MBAs à enseigner le management à des personnes sans expérience, alors que les EMBA ciblent des personnes avec une expérience avérée : ces cursus sont donc épargnés par la critique de l’enseignant de l’université de McGill. Les arguments de mon livre tournent plutôt autour de la valeur apportée aux diplômés : je trouve que le coût de ces programmes est très rarement justifiable et que l’enseignement, bien que de qualité, n’apporte que peu de valeur à la carrière de ceux qui les suivent. Je mets aussi en question l’éthique avec laquelle les écoles de commerce font leurs campagnes de communication et de marketing. Dans ce contexte, il se peut que, dans certaines situations de carrière, le retour sur investissement d’un EMBA soit plus intéressant que celui d’un MBA, mais cela reste à voir.

J’ai moi-même quelques collègues titulaires de MBA qui l’ont remboursé assez vite. Quels sont selon vous les paramètres essentiels qui contribuent à un ROI rapide ?

Il ne faut pas confondre la capacité personnelle à rembourser l’investissement avec Retour sur Investissement (ROI selon l’abréviation en anglais) et les leviers que fournissent les MBAs. J’ai pu moi-même rembourser mon MBA assez vite car j’ai littéralement doublé mon salaire dans les trois ans qui ont suivi l’obtention de mon premier travail post MBA. Mais plusieurs études suggèrent qu’en fait ces programmes ont un impact très modeste sur sa carrière: la plupart des diplômés auraient eu très probablement les mêmes résultats sans le master. Il faut analyser le vrai différentiel que le MBA vous a apporté.

Cette méthode d’enseignement était certainement plus adaptée à l’ère industrielle où le monde et les marchés avaient une certaine prédictibilité, mais dans le monde du 21ème siècle, où on ne sait pas ce qui va se passer dans les deux prochaines semaines, cela semble un peu absurde.

Tout comme Gary Hamel ou David Heinemeier Hansson vous pensez que les MBAs ne sont plus adaptés au monde d’aujourd’hui. Comment expliquez-vous cela ? 

Le premier MBA, Wharton, a été conçu à la fin du XIXème siècle pour faire face aux défis de l’ère industrielle naissante. Harvard a suivi au début du XXème siècle, et depuis nombreuses  « business schools » ont vu le jour. Mais les programmes n’ont pas vraiment évolué depuis, alors que le monde s’est radicalement transformé ces dernières décennies. La méthode du cas, inventée par Harvard et adoptée par la plupart des écoles de commerce, se base sur l’étude analytique des situations réelles des entreprises … dans le passé.

Cette méthode était certainement plus adaptée à l’ère industrielle où le monde et les marchés avaient une certaine prédictibilité, mais dans le monde du 21ème siècle, où on ne sait pas ce qui va se passer dans les deux prochaines semaines, cela semble un peu absurde.

Au sujet de la rémunération des titulaires de MBA vous avancez que la corrélation n’est pas la causalité. Qu’entendez-vous par là ? 

Plusieurs études statistiques montrent que les diplômés de MBAs gagnent considérablement plus que la moyenne des professionnels sans le diplôme : je suis convaincue que, en règle générale, les statistiques sont correctes (même si l’exactitude des données a été remise en question à plusieurs reprises).

Je suis aussi convaincue que les statistiques montreraient que les propriétaires des grandes maisons ont en moyenne des revenus plus élevés que les propriétaires de petits appartements. Ces deux cas sont des exemples de corrélation, mais cela n’implique pas la causalité : on ne peut pas affirmer que le MBA ni les grandes maisons ont été la cause de ces revenus plus élevés, et qu’ils sont pour autant des bons moyens d’augmenter ses revenus.

Les écoles de commerce devraient se questionner sur la vraie valeur qu’elles apportent aux étudiants et aux entreprises, et arrêter de centrer toute leur stratégie de marketing autour des classements et des promesses de salaires qui ne sont que peu rigoureusement fondées.

Que pourraient proposer les MBAs pour rendre le choix plus clair ? Que pourraient faire les étudiants qui se lancent dans cette démarche pour s’assurer qu’il s’agit d’un bon investissement ? 

Les écoles de commerce devraient se questionner sur la vraie valeur qu’elles apportent aux étudiants et aux entreprises, et arrêter de centrer toute leur stratégie de marketing autour des classements et des promesses de salaires qui ne sont que peu rigoureusement fondées. Malheureusement, pour les écoles qui se sont embarquées dans cette démarche, descendre du train est maintenant très difficile. D’autres écoles se sont focalisées sur un secteur d’activité spécifique et interagissent avec leur marché pour répondre à ses besoins et à ceux de leurs étudiants. Pour ces écoles, communiquer la vraie valeur qu’elles apportent est beaucoup plus simple.

Les aspirants au MBA devraient faire une recherche au-delà des messages marketing des écoles de commerce, focalisée sur le secteur d’activité cible et basée sur des témoignages de personnes réelles telles qu’anciens diplômés, managers fonctionnels et DRHs.

Vous remettez aussi en cause les fameux classements des MBAs (FT etc …). Qu’est-ce qui vous gêne dans ces initiatives ?

Les classements étaient censés refléter la qualité des programmes de MBA, mais ces dernières années ils sont devenus le centre de toute la stratégie des écoles de commerce de prestige. Certaines écoles se sont investies pour améliorer leur positionnement dans les classements sans se soucier, encore une fois, de la vraie valeur apportée aux étudiants.

Des écoles se sont même impliquées dans des manipulations comparables à celles faites à l’époque par Enron pour augmenter le prix de son action. Par exemple, puisque les classements donnent de la valeur à la publication d’articles, plusieurs écoles ont gonflé leurs frais de scolarité pour pouvoir embaucher des professeurs capables de publier des articles sans se soucier de la vraie valeur ajoutée de ces publications. Beaucoup d’écoles manipulent aussi l’information de salaires en influant sur ce que déclarent leurs diplômés : en générale, les diplômés avec les salaires les plus bas sont réticents à répondre aux enquêtes, et je suis convaincue que ce n’est pas par hasard.

Vous avancez que, malgré ce qu’elles prétendent, ces écoles forment des cadres pour de grandes entreprises mais pas des entrepreneurs. Comment expliquez-vous cela ? 

Parler de « entrepreneurship » est politiquement correct pour les écoles de commerce. C’est aussi une façon de répondre à la dégradation du marché de l’emploi.

Mais un MBA est une formation qui privilégie les compétences analytiques, très appréciées par les grandes entreprises avec des business déjà établis. Les entrepreneurs, par contre, sont des personnes visionnaires focalisées sur l’action. On ne peut pas lancer un business depuis son bureau en analysant des feuilles Excel qui peuvent ne jamais  correspondre à la réalité.

Personnellement, j’ai dû tout réapprendre lors que j’ai lancé ma propre affaire. Le discours de David Heinemeier Hansson à Stanford où il explique qu’il a dû « désapprendre » son MBA pour lancer son affaire résonne d’un écho particulier avec ma propre expérience. Par exemple, je n’avais rien appris sur les ventes au MBA alors que l’activité commerciale est la force motrice de tout business.

Il faut se focaliser sur la recherche de solutions aux problèmes réels et spécifiques des employeurs avec une approche « entrepreneuriale » de sa propre offre de services. Il faut se former selon le besoin, car les connaissances deviennent vite obsolètes.

Quelle est donc l’alternative que vous proposez pour donner une dimension supplémentaire à sa carrière professionnelle ? 

Je pense qu’il faut oublier nos paradigmes de l’ère industrielle selon lesquels les diplômes de prestige octroient plus de sécurité et de réussite. Les diplômes ne sont plus une garantie dans le monde de nos jours. Il faut se focaliser sur la recherche de solutions aux problèmes réels et spécifiques des employeurs avec une approche « entrepreneuriale » de sa propre offre de services. Il faut se former selon le besoin, car les connaissances deviennent vite obsolètes.

Si on veut acquérir une culture générale en business, on peut s’inspirer du concept Personal MBA créé par Josh Kaufman et lire une sélection de livres à ce sujet. Je ne suis pas certaine qu’il y ait de la valeur à payer plusieurs dizaines de milliers d’euros et passer des milliers d’heures à acquérir des connaissances généralistes haute de gamme qui ne seront peut-être plus valables dans quelques années et qui n’auront pas forcément une application concrète dans notre carrière.

Enfin vous prétendez que la bulle MBA est au bord de l’explosion : sur quels éléments vous basez-vous pour faire cette hypothèse ? 

Le consensus sur l’existence d’une bulle s’obtient seulement lors qu’elle explose, donc je ne peux que spéculer sur son existence et son imminente explosion. Depuis dix ans que je m’intéresse au sujet, je constate un déséquilibre entre l’investissement que représente un MBA et la valeur que ce diplôme apporte.

Durant cette période, les frais de scolarité ont plus que doublé dans certaines écoles alors que les conditions de l’emploi se sont dégradées et l’accès à des formations d’élite gratuites via les MOOC s’est répandu : l’écart entre valeur et prix est aujourd’hui encore plus évident et certaines études mettent déjà en évidence l’existence d’une bulle sur le point d’exploser. Bien évidemment, si vous voulez faire un bon investissement, il faut éviter d’investir dans un actif dont le prix est gonflé par un effet de bulle.

Merci Mariana !

(Merci aux titulaires de MBAs ou aux personnes envisageant ce cursus de nous laisser vos impressions sur cette analyse de la MBA Bubble. La conversation sur le sujet ne fait que commencer … )

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2 Comments

  1. Intéressante interview, non polémique, provenant d’une personne légitime qui a vécu l’expérience MBA et qui se pose les bonnes questions. Les écoles de commerce savent que l’entreprise 2.0 existe et elles en connaissent les principes…sans réussir a se les appliquer à elle-même. Elles continuent a packager des MBA en mélangeant les grands fondamentaux du management, un séminaire international, un peu de business ethics, le tout en anglais pour 25 000 euros au minimum.

    S’il s’agit de transformer un cadre moyen ou autodidacte d’une grosse PME pour l’amener à prendre la direction d’une business unit, cela peut encore fonctionner. Mais suivre un MBA pour se préparer à monter sa propre affaire est effectivement un investissement discutable (je n’ai pas dit inutile).

    Pour le reste, je souscris à 100 %. La bulle des frais de scolarité, les stratégies des écoles pour améliorer leur classement au F.T…

  2. Merci pour cette excellente interview et pour le point de vu de Mariana. Dans mon cas, je souhaitais réalisé un MBA, puis, face à l’investissement financier, j’ai réalisé une étude comparative.
    Je pense que pour les diplômés et les cadres issus des Sciences de Gestion (commerce, marketing, finance…), le risque est très fort pour que le MBA ne soit pas rentable. En réalité, à la lecture des programmes et selon les feed-back des alumnis les apports du MBA par rapport à un Master d’école de commerce ou d’un IAE en France, sont minimes.
    Pour les profils scientifiques souhaitant se reconvertir, cela facilitera leur démarche certes, mais les entreprises réellement sensibles au MBA sont, au final, les plus sélectives et celles qui ont les plus bas ratios : candidature/offre d’emploi.
    Pour McKinsey Boston, c’est 4% de candidatures qui reçoivent une offre d’emploi : pour les diplômes en MBA de Harvard !

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