Eloge du Carburateur – Matthew B. Crawford

November 17, 2010

Matthew B. Crawford est un pur produit de l’économie de la connaissance : il est docteur en philosophie politique. Pourtant, avec cet ouvrage (Eloge du Carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail), il attaque celle-ci de front et chante les louanges philosophiques des activités manuelles. En philosophe authentique, l’auteur a aligné ses actes sur sa philosophie et a délaissé ses activités fructueuses dans un think tank de Washington pour ouvrir son garage de réparation de motos.

Un ouvrage accessible qui réfléchit à cette question fondamentale : comment faire sens de notre contribution professionnelle ? Une rhétorique originale et virulente battant en brêche une pensée majoritaire qui sacralise la connaissance au détriment de la pratique.

Il ne s’agit pas ici de nourrir la nostalgie d’une vie plus simple, soi disant plus authentique et dotée d’une aura démocratique liée à la classe ouvrière. Cet essai a pour objectif de montrer le potentiel d’épanouissement humain offert par les métiers manuels et la richesse de leur défi cognitif.

Première partie de l’article dédié à cet ouvrage : les 10 idées majeures du livre. Dans la seconde partie, ce blog y répond depuis une perspective de Manager et de travailleur de la connaissance.

1- L’épanouissement passe par la confrontation avec le réel

Dans ce livre narré comme un retour d’expériences, l’auteur met en parallèle celles absurdes et malheureuses vécues en tant que travailleur de la connaissance et celles plus épanouissantes en tant qu’électricien puis mécanicien.

On y retrouve un constat amer : en 30 ans nous avons vécu le passage d’une société de production de biens matériels à une société de projection de marques, i.e la création d’ états d’esprit dans le cerveau du consommateur (le sujet exact d’un ouvrage culte de marketing : Positionning, the battle for your mind) .

Il y a chez Crawford un soucis permanent de se confronter au jugement infaillible de la réalité, authentique source de satisfaction car l’homme qui travaille reconnait dans le monde effectivement transformé par son travail sa propre oeuvre (Alexandre Kojève).

2- L’indépendance progressivement acquise plutôt qu’une liberté achetée

Les thématiques principales autour desquelles gravitent l’ensemble des réflexions sont l’indépendance (self-reliance), cette capacité à intervenir de façon autonome dans le monde qui nous entoure, et les idéaux liés à la lutte pour l’expression active de l’individu (individual agency).

Pour l’auteur, la culture de la consommation est intimement liée à une idéologie de la libération des fardeaux qui encombrent nos relations avec ce que nous possédons, libération supposée ouvrir la voie à la réalisation de nos véritables aspirations. Hors cette libération élimine les occasions de faire l’expérience directe de notre responsabilité à l’égard de notre environnement matériel, et nous enlève ainsi l’opportunité de développer notre indépendance.

C’est le paradoxe qu’évoque Richard Sennett (La Culture Du Nouveau Capitalisme) : Dans l’idéologie consumériste, la dépendance factuelle de l’individu s’accompagne d’invocations de sa liberté théorique : cette idéologie nourrit notre narcissisme mais trahit notre amour propre.

3- L’attention plutôt que la créativité

Les médecins et mécaniciens, disciplines stochastiques (selon Aristote) sont confrontés à la perspective de l’échec, expérience qui tempère l’illusion de la maitrise. Ils cultivent une vertu qui n’est pas la créativité (achetée à peu de frais cognitifs pour satisfaire notre moi narcissique dans la société consumériste) mais une qualité plus modeste : l’attention.

4- Les réalisations et les potentialités

Dans notre condescendance culturelle, l’éloge du travail manuel renvoie à des valeurs traditionnelles plutôt qu’à l’authentique effort de pensée requis. Il s’agit d’un raccourci rapide que dénonce Mike Rose dans Mind at Work.

L’idéal artisanal est de faire faire une chose bien. Celui du travailleur de la connaissance est d’avoir l’aptitude à apprendre en permanence des choses nouvelles. Ainsi l’artisan célèbre des réalisations (sa confrontation au monde physique sanctionnée par une modification de celui-ci) quand le knowledge worker célèbre des potentialités qui évitent la confrontation avec le monde réel : il s’agit du noeud du désoeuvrement de ce dernier.

5- Division du travail = aliénation

La section la plus passionnante : l’attaque frontale des organisations. Selon Crawford, la division du travail correspond à l’élimination de ses éléments cognitifs. Séparer le faire du penser, la planification de l’exécution. Il dresse ainsi des similitudes entre la société capitaliste et les systèmes soviétiques et rappelle que Staline et Lénine était tous deux fans du Taylorisme.

Dans l’organisation rationalisée, les professionnels sont dépossédés du savoir faire qui est concentré dans les mains d’une élite restreinte : la dégradation du processus de travail est liée aux tentatives de remplacer des jugements intuitifs des praticiens par l’application de règles et la codification du savoir. Il cite ici Barbara Garson (Electronic Sweaetshop) : un degré extraordinaire d’ingéniosité a été mis au service de l’élimination de l’ingéniosité humaine.

6- L’absurdité inhérente des organisations

Une des principales fierté du travail (et une des principales source de sens) est l’exécution intégrale d’une tâche susceptible d’être anticipée intellectuellement dans son ensemble et contemplée comme un tout une fois achevée. Mais dans les grandes organisations le travail effectué par l’individu n’a pas de sens pris isolément.

Ne reste que l’organisation à laquelle le travailleur montre sa déférence car c’est elle qui donne un sens à son travail. D’où l’absurdité du travail en organisation, identifiée déjà par Michel Volle ou Clay Shirky.

Officiellement, les organisations ont pour objet d’organiser des actions collectives, générer de la richesse (pour les entreprises privées), satisfaire les clients et employés. Dans les faits, l’auto-préservation de l’organisation (et à travers elle la hiérarchie et les statuts) est l’objectif premier, tacitement admis de tous. De cette distorsion naît un profond sentiment de mal à l’aise, une défiance et une incapacité à faire sens de sa contribution.

7- L’hypocrisie du travail créatif

En conservateur progressiste auto-proclamé, Crawford s’en prend au nouveau capitalisme, à cette identification entre liberté et créativité incarnée selon lui par le fantasme de la Creative Class de Richard Florida.

A la créativité consistant à manipuler des théories abstraites, Crawford oppose les valeurs conservatrices du travail bien fait, du développement de l’expertise comme source  de développement de soi. Il fustige l’aliénation engendrée par un environnement de travail qui subordonne impitoyablement le bien intrinsèque d’une activité aux exigences extrinsèques du profit.

8- Connaissance Tacite Vs processus rationalisés

Dans les activités manuelles qui appréhendent un problème dans son ensemble il y une connaissance tacite en action, une capacité à reconnaitre des traits récurrents. L’esprit expérimenté est capable de lier un ensemble de connaissances sensibles entre sa perception actuelle et les configurations accumulées dans son expérience. Ce savoir n’est pas modélisable dans des processus pré-déterminés (si-alors).

L’esprit humain est capable de réaliser des opérations non calculables (Alan Turing). L’expérience du pompier qui sait que l’immeuble va s’effondrer est une critique radicale de l’idée que le savoir théorique est le seul savoir (Crawford).

9- L’effacement de soi comme vertu professionnelle suprême

A l’intelligence, réduite par la société de la connaissance à la seule capacité à traiter de l’information, Crawford oppose la meta-cognition, cette activité consistant à prendre du recul et à réfléchir à sa façon de penser, activité mise en pratique par les bons mécaniciens. Il s’agit d’une compétence enracinée dans une dimension morale et qui n’est pas liée au seul QI.

Pour bien réagir au monde il faut le percevoir clairement, cet effort requiert un effacement de soi. tout ce qui peut modifier la conscience dans un sens désintéressé objectif et réaliste doit avoir rapport avec la vertu. (Iris Murdoch)

10- L’impossibilité du Management

Selon Crawford, dans les organisations modernes, il est impossible pour un manager d’évaluer de façon juste la contribution des employés. L’environnement y est transformé en arène d’évaluation morale.

L’objectif du langage managérial (vague et aseptisé) est de préserver une marge d’interprétation dans le cas ou le contexte changerait. Il évoque celui des  bureaucrates soviétiques. Le succès du management dépend de la capacité d’évitement de la réalité.

#hypertextual

Contrairement à une autre critique acerbe du monde du travail (L’Open Space m’a tuer), recueil de délations anxiogène n’avançant aucune solution, Eloge du Carburateur propose une authentique réflexion philosophique. Cet essai propose aussi des pistes pour faire sens de sa contribution professionnelle : la pratique comme confrontation avec le réel, source d’indépendance et de satisfaction. Il s’agit d’une proposition remarquable et profondément juste.

Au delà de l’ouvrage, si les auteurs de L’Open Space m’a tuer se rêvent managers ou consultants, Crawford a aligné son action sur sa position philosophique ce qui confère une dimension plus intègre à son discours.

Un matériau consistant et passionnant auquel #hypertextual adresse une réponse de manager et de Knowledge Worker dans la seconde partie de cet article.

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4 Responses to “Eloge du Carburateur – Matthew B. Crawford”


  1. [...] This post was mentioned on Twitter by cecil dijoux, Greg Lambert Feed. Greg Lambert Feed said: Eloge du Carburateur – Matthew B. Crawford http://bit.ly/b0lqmq [...]


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