Intellectuels.fr Vs culture internet : l’autre fracture numérique

Deuxième partie de cette réflexion sur la relation plus que fraîche qu’entretiennent nos élites intellectuelles avec les réseaux sociaux et la culture 2.0 en général.

La première partie passe en revue les lignes directrices de la pensée hexagonale sur le sujet, comment celle-ci s’avère peu pertinente et ne jouit d’aucun écho à l’extérieur de nos frontières (ouvrages références, conférences etc …). Elle décrit en outre un premier motif de rejet des intellectuels à l’égard d’internet : la menace que ces réseaux sociaux, vecteurs de fluidité sociale, représentent dans un pays où les institutions et les statuts qu’elles octroient ont une importance fondatrice.

Ce second billet énumère quelques uns des piliers de la culture internet et essaye d’expliquer en quoi cette dernière rebute nos élites.

Méritocratie

Une notion que l’on retrouve dans toutes les études sur le sujet. Clay Shirky parle d’une culture “brutalement méritocratique”, Manuel Castells de techno-meritocracy. Richard Florida dans Rise of The Creative Class ou Les Netocrates d’Alexander Bard la mentionnent aussi dans leurs ouvrages.

La culture numérique est née d’ingénieurs surdoués mais plutôt rustauds (accessoirement : n’ayant pas lu La Princesse de Clèves, ils sont l’incarnation parfaite de cette middle class méprisée par nos intellectuels). La qualité d’un individu n’y est pas fonction de ses diplômes, de la marque de ses vêtements, du rang social de ses parents ou encore de son code postal. Cette qualité est fonction de sa contribution. Principe éminemment Druckerien au demeurant.

Dans ce nouveau système, une bloggeuse de 14 ans venant de nulle part peut devenir en quelques mois une personnalité incontournable du monde de la mode. Un succès précoce équivalent chez nous pourrait être la benjamine de la rentrée littéraire 2010 mais en y regardant de plus près : son père est le prix interallié de 2008.

Cette méritocratie passe difficilement dans une culture profondément institutionnalisée ou le statut inoxydable octroyé par la vénérable école républicaine, revêt toujours une importance primordiale. Les places et les chances de François Dubet souligne ce particularisme français.

Ces statuts comportent des avantages implicites : des poly-techniciens peuvent ainsi évincer un ingénieur sous prétexte qu’il leur fait de l’ombre avec ses idées innovantes ou encore la moitié des places de Polytechnique est réservée aux enfants d’enseignants. Dans une culture où l’ultra-centralisation des pouvoirs invite au népotisme (cf Julie Bramly) et où des Normaliens s’élèvent contre ces medias qui ne leur garantissent plus la primauté au savoir, ce principe de méritocratie est plutôt mal perçu.

Esprit d’entreprise

(dans sa définition la plus générique : ce que l’on met à exécution)

Dans cette culture, seul compte ce qui fonctionne et apporte de la valeur. Les belles idées sont vaines tant qu’elles ne sont pas mises en oeuvre, qu’elles ne fonctionnent pas, ou ne sont pas utilisées : elles demeurent insignifiantes tant qu’elles ne changent pas le monde.

Dans cette apologie de l’action permanente, réside une forte culture d’entreprise. L’innovation au coeur du développement d’internet dans la Silicon Valley illustre bien cette dimension essentielle : elle est le fruit de l’étroite collaboration de l’université (principalement Stanford) avec les entreprises et start-ups de la Valley.

Durant ces 15 dernières années, de nouveaux métiers sont apparus. Des individus ont pu acquérir grâce au système méritocratique une réputation florissante. Cela leur a ouvert de nouvelles opportunités et permis, à un coût très bas et avec très peu de risques, de prendre en main leur destin professionnel.

Comme le rappelle l’excellent Serge Soudoplatoff, les barrières d’entrée sur le marché internet sont ridiculement basses. La tentation est grande d’entreprendre et de monter un business florissant. Sans parler de Myspace ou de Facebook, de petites entreprises de 20 personnes peuvent ainsi mettre en oeuvre des business de plusieurs millions de dollars et être classées dans le top10 des entreprises informatiques par les SMB américaines.

Dans l’unique pays européen à avoir remplacé la compétence “esprit d’entreprise” par “autonomie et initiative” dans le socle commun des connaissances et compétences agréé par les pays de la communauté européenne, cet aspect saillant de la culture internet est particulièrement rédhibitoire.

Simplicité

Simplicity is the shortest path to a solution : make the simplest thing that could possibly work (Ward Cunnigham – l’inventeur du Wiki)

Sur internet il y a des milliards de page web. Statistiquement, qu’un internaute passe du temps sur la vôtre (site professionnel, blog, page Facebook, application etc …) relève du miracle. Aussi l’économie de l’immatériel est-elle une économie de l’attention où le producteur est redevable à l’internaute de l’attention qu’il lui prête.

Pour conserver l’attention de ces visiteurs, le contenu publié doit être simple et pratique : il doit apporter quelque chose à l’internaute. L’effort est donc requis au niveau du rédacteur pour être le plus clair possible. Le lecteur a mille autres sites/blogs à surfer plutôt que se casser à la tête à chercher à comprendre ce que l’auteur a voulu signifier/réaliser. En conclusion : dans le système de communication des outils sociaux, le récepteur est roi.

Cette simplicité est considérée comme une insulte à l’intelligence d’intellectuels qui sanctifient l’obscurité comme le remarque Benjamin Pelletier, ou qui, pour citer Michel Onfray

ont cette approche institutionnelle, universitaire de la pratique de la philosophie : il y a eu une pratique de l’intimidation langagière. (…) Un langage pour intimider (…)  Bourdieu l’a bien montré dans un livre qui s’appelle Ce Que Parler Veut Dire : le langage philosophique peut-être un langage intimidant, un langage de classe, un langage qui classe : un langage de la distinction. (…)

Forts de leur statut institutionnels, nos intellectuels ont été habitués à une audience soumise, intimidée par le langage et le ratio des 20% incompréhensibles (Bourdieu). L’attention portée à leurs propos est un dû.

En conclusion : dans le système de communication auquel ils sont habitués, l’émetteur est roi. C’est au récepteur de faire l’effort de compréhension. Un présupposé inacceptable dans la culture internet.

Global English

Un point qui n’est pas des moindres : la culture internet qui nourrit les réseaux sociaux est anglo-saxonne et sa langue est le global english, langue impure s’il en est.

Dès lors, le territoire d’échange devient incommode pour nos intellectuels : au foot on dirait qu’ils jouent à l’extérieur (point remonté fort justement par Olivier Le Deuff). Il s’agit d’un contexte étranger, non maîtrisé où nos intellectuels sont dépourvus des repères qu’ils maitrisent totalement dans la culture française.

L’anglais présente en outre cette formidable aptitude à la plasticité qui invite au néologisme. Un exemple parmi les milliers du vocabulaire internet : la notion merveilleuse de Digital Natives/Digital Immigrants inventée par Marc Prensky. En creux, une preuve de l’absence de réflexion pratique dans l’hexagone sur ces nouveaux outils et usages : l’absence de dénomination aussi évidente dans notre langue.

Dans Global english on retrouve  la notion de “globalisée”, vécue comme une agression en France où cette culture globale expose la nôtre à la comparaison. Problématique formulée avec éloquence par Gérard Grunberg dans Sortir du pessimisme social :

Si nous voyons dans la mondialisation un phénomène de dépossession ce n’est pas parce que celle-ci est inéluctable mais parce que nous ne parvenons pas à nous repenser politiquement (…) la mondialisation agit comme un formidable révélateur des forces et faiblesses des sociétés (…) elle exerce une fonction de dévoilement de soi face aux autres.

Post-idéologique

Les idéologies ont été inventées pour que celui qui ne pense pas puisse donner son opinion (Nicolas Gomez Davila).

Dans la monde  ultra-pragmatique du net où seul ce qui marche a de la valeur, la culture est résolument post-idéologique.

Comme déjà discuté par hypertextual dans les principes caractérisant les Digital Natives, génération imprégnée de cette culture, la culture internet est irrévocablement pragmatique et  post-idéologique. La raison :

Les évènements des 20 dernières années -(mur de Berlin, Twin Towers, Chine et US construisant le monde globalisé, crise des subprimes …) ont immunisé les Digital Natives contre les belles paroles, les grand élans lyriques et les vues de l’esprit. La seule réalisation remarquable et indiscutable que cette génération a vu en direct se mettre en place et grandir avec elle est le Web.

Il est d’ailleurs significatif que deux des blogs les plus visités de la recherche française (Affordance d’Olivier Ertzscheid et l’excellent Recherche en histoire visuelle de André Gunthert) soient à ce point ouvertement orientés politiquement.

Croyance en l’avenir

Au delà du souhait de fortune rapide, le désir qui sous-tend les actions d’un grand nombre des contributeurs historiques d’internet et des réseaux sociaux, c’est cette volonté ingénue et authentique de changer le monde et “to make the world a better place”. Le pourcentage d’entrepreneurs qui sont revenus aux affaires après être partis 6 mois savourer leur retraite de millionnaire est considérable. Il s’agit d’un but qui revient inlassablement dans toutes les conférences et éditoriaux.

Probablement le point de blocage principal, un point qui suscite une incompréhension totale dans notre société de défiance. Encore Sortir du pessimisme social de Gérard Grunberg :

Cela renvoie à une narration du monde dont l’adéquation avec le monde réel n’est pas prioritaire. Une narration de laquelle se dégage un pessimisme social dépouillé de toute solution sinon celle d’une résistance au changement. (…) La pensée réparatrice se construit fortement au détriment de la pensée créatrice et donc anticipatrice. (…) Être de gauche aujourd’hui c’est être pessimiste car l’optimisme social est implicitement identifié à l’adversaire, aux représentants des couches sociales qui tireraient avantage de l’ordre à venir.

(note : les universitaires et intellectuels français sont souvent, et ouvertement, de gauche – cf Olivier Ertzscheid et André Gunthert ci-dessus).

L’autre fracture numérique

Si nos institutions structurent un socle social remarquable que le monde nous envie, elles présentent aussi un nombre d’inconvénients importants. Corporatisme, inertie, statuts et “siloïsation” sociale : des strates socio-culturelles isolées hermétiquement les unes des autres. Le mélange des cultures est peu courant.

La première fracture numérique est celle entre les initiés au monde numérique et ceux qui ne peuvent y accéder pour des motifs matériels : il s’agit d’une fracture subie.

La seconde est celle, tout aussi profonde, entre la culture internet et les intellectuels : une fracture sciemment entretenue par ces derniers.

Conséquence de ces silos socio-culturels : elle s’avère dommageable au 21ème siècle, dans une société de la connaissance où la richesse est générée par l’innovation et la créativité. Hors, ces innovations et créativité ne peuvent survenir que grâce aux mélanges des compétences, savoirs et culture.

Il est de la responsabilité des intellectuels d’aller au delà du rejet pour s’immerger enfin dans cette culture numérique pour l’enrichir, lui donner du sens et stimuler une innovation et une créativité numérique qui s’inscrit dans la tradition culturelle hexagonale. Sans quoi, l’adoption (inéluctable) de ces outils restera sans “conscience” et, en France, le 21ème siècle n’aura pas lieu.

Ce qui serait dommage, il a tant à nous apporter :

22 thoughts on “Intellectuels.fr Vs culture internet : l’autre fracture numérique

  1. Si je comprends bien ta mention me concernant, tu me ranges parmi les “intellectuels”, autrement dit les anti-“culture internet”, pour reprendre ta dichotomie, puisque coupable du péché d'”idéologie” (merci de me corriger en cas d’erreur).

    J’ai beau être d’accord avec à peu près tout ce que tu dis dans tes deux billets sur le caractère arriéré de l’intelligenstia française officielle, il ne t’étonnera probablement pas que je suis en léger désaccord sur ta catégorisation de ma personne dans ce paysage. 😉

    D’abord, je découvre avec tristesse que tu as cessé depuis longtemps de me lire (probablement à cause de mon “idéologie”…), puisque j’ai fermé ARHV depuis près d’un an pour créer la ferme de blogs Culture Visuelle, où j’essaye d’entraîner d’autres étudiants et chercheurs sur les terrains du blogging. Comme quoi on peut être universitaire et quand même un militant du net.

    Le reproche (puisqu’il semble que c’en soit un) d’être “ouvertement orienté politiquement”, qui me met du mauvais côté de la barrière, me paraît très discutable. Nous avons échangé assez souvent ensemble pour que tu m’aies persuadé d’être, non pas du tout “post-idéologique”, mais bel et bien de droite. Ce qui n’est nullement un problème à mes yeux, moi qui assume mon positionnement politique (en sciences, on appelle ça un biais) et qui n’essaie pas de tromper mes lecteurs en affichant une pseudo-neutralité de façade.

    En fait, je suis plutôt d’accord avec ta caractérisation du net comme espace post-idéologique, mais il me semble justement que je correspond bien à ce trait, puisque justement l’inscription politique n’est pas pour moi une barrière. (L’est-elle pour toi?) Exemple: je conchie BHL, alors qu’il se réclame de gauche, ce qui, si j’étais comme tu le laisses entendre déterminé par l’idéologie, ne devrait pas être possible. Et il m’arrive d’être d’accord avec un penseur de droite, par exemple tes deux billets sur les intellos français 😉

    Du reste, il t’intéressera peut-être de savoir que je refuse absolument l’étiquette d'”intellectuel” en ce qui me concerne. Je me définis comme chercheur, c’est à dire d’abord comme quelqu’un qui a une légitimité à s’exprimer sur un domaine dont il est spécialiste, soit à peu près l’inverse de la définition de l’intellectuel tout-terrain, qui a quelque chose à dire sur tout. Je refuse également avec la même véhémence la position d’autorité morale qui est traditionnellement celle de l’intellectuel. Celle du blogueur, qui ne fait que donner son avis, me convient beaucoup mieux.

    Bref, tu le vois, je suis plutôt en accord avec ton diagnostic, dont je partage de nombreux éléments. Sauf quand tu me ranges dans la catégorie des intellos institutionnels – ce qui ferait sourire certains dans les couloirs de la Sorbonne. Même si tes souvenirs de lecture sont lointains, il n’a pas dû t’échapper qu’il y a entre Finkielkraut et moi quelques petites différences… 😉

    Il est donc possible de nuancer ton diagnostic en constatant que, malgré le poids de la culture germanopratine, il existe heureusement parmi les universitaires français des chercheurs qui ne se reconnaissent pas dans la détestation d’internet. Je pense pouvoir associer à cette position mon camarade Olivier Ertzscheid, autre militant très actif du web, et plusieurs autres blogueurs de ma connaissance, qui forment peut-être l’embryon de l’intelligenstia que tu cherches en vain dans les rayonnages de Gallimard – justement parce qu’elle est déjà sur le web! 😉

  2. André,

    Quelle joie (sincère) de te lire. Ravi de voir que tu partages mon point de vue.

    J’espérais de ta part un écho au premier billet et comme je n’en n’ai pas eu j’ai fait une petite référence à ton blog pour voir si cela fonctionnerait (hi hi hi).

    Ce que je dis de ton blog : chercheur / excellent / orienté politiquement. et je fais une fois référence aux “universitaires et intellectuels” dans lesquels je t’inclus.

    Parlant de blogs de chercheurs ayant du succès, je ne vous mets pas évidemment pas dans le même panier que les intellectuels rejetant internet.

    Je constate juste que vous êtes ouvertement orientés politiquement (et donc pas post-idéologiques pour un clic contrairement àce que tu prétends).

    Et celà, dans la blogosphere internationale, parmi les gens qui réfléchissent aux transformations du monde du fait de l’avènement d’internet, c’est simplement pas approprié. On en a déjà discuté à de nombreuses reprises …

    J’émets donc comme hypothèse ici qu’il s’agit aussi une des raisons pour lesquelles nous.fr avons peu de voix influentes dans cette grande conversation, les ouvrages et les conférences.

    Pour ce qui est de savoir si je suis de droite ou pourquoi je ne lis plus ARHV, sincèrement, je pense que tout le monde s’en fiche.

    Mais comme tu es un lecteur fidèle (rires) je vais te répondre. Mon positionnement est celui de quelqu’un qui a vécu 8 ans à l’étranger et qui lit la presse et la blogosphere anglo-saxonne. Du coup j’ai un point de vue différent. Je me pose des questions sur ce qu’on nous vend comme étant normal et qui s’avère juste être des perversions de notre système, perversions héritées de notre culture.

    Pour vraiment te répondre, je ne crois pas que les auteurs cités le plus fréquemment dans ce blog (Grunberg, Krugman, Algan, Philippon, Lipovetsky, Heath&Potter, Bard, Shirky sans oublier Onfray) soient de dangereux neo-cons. D’un autre côté c’est vrai que je préfère Brice Couturier à Julie Clarini dans du Grain à Moudre.

    Anyway, si cela te rassure pour décrédibiliser mes propos et prétendre que je le suis, no big deal mate, help yourself.

  3. Désolé de ne pas jouer à mon tour au name-dropping pour te répondre, il me semble qu’il s’agit là aussi d’une de ces mauvaises habitudes de la vieille culture (la référence à l’autorité), dont la pratique du web peut aider à libérer. Encore un effort pour être en phase à la culture web que tu décris avec brio! 😉

  4. punaise ca fait 2 fois aujourd’hui que je me fais traiter de name-dropper … mec de droite ca va mais name dropper !

    si t’as deux secondes, jette tout de même un oeil au grunberg.

    bon courage avec tes collègues institutionnels et bonne continuation. Merci d’être passé.

  5. Il semble donc que ma première impression était la bonne, puisque me voici rangé du côté de l’institution… Je laisse à tes lecteurs le soin de se faire leur opinion sur l’impartialité de ce jugement. Et si tu ne veux pas qu’on te traite de name dropper, ne met pas Shirky à côté d’Onfray, ni Krugman à côté de Lipovetsky: voilà des travaux qui n’ont rien à voir entre eux, et dont l’assemblage ne sert qu’à impressionner le passant – alors que cette réunion hétéroclite est à vrai dire un peu ridicule pour ceux qui ont lu ces auteurs.

    Sur le fond, même si tu relèves une série de symptômes justes, je crois que ton tableau général a le défaut du schématisme et de l’anachronisme. On y voit deux populations figées se regarder en chiens de faïence. Mais à chaque fois qu’on a utilisé l’antagonisme des Anciens et des Modernes depuis la célèbre Querelle, il faut avouer que cette disposition a eu pour effet de clore le débat avant même qu’il commence. Moi, ce que je perçois, c’est au contraire un paysage beaucoup plus mouvant, en évolution rapide, où l’influence de la culture germanopratine est en perte de vitesse sensible (très intéressante évolution de la réception de BHL ces derniers mois, p. ex.), tandis qu’un nouveau réseau prend tranquillement ses quartiers. Plus diffus, composé de journalistes, de chercheurs, de spécialistes divers, munis chacun de leur blog ou de leur compte Twitter, d’Eolas ou Paul Jorion à Hubert Guillaud ou François Bon, en passant par Vincent Glad ou Jean-Marc Manach. Certes, leur voix ne porte pas encore bien loin au-delà de la francophonie (cela dit, la réputation internationale de Sartre n’a pas pris son envol dès la Nausée…). Mais à l’intérieur de ce cadre, la croissance de leur influence est très perceptible, appuyée sur une crédibilité intacte et sur l’essor de l’usage des médias sociaux.

    Il n’est pas niable que les web studies anglo-saxonnes, implantées depuis plus longtemps, on une bonne longueur d’avance. Encore faut-il faire la différence dans ce paysage entre le marketing à l’emporte-pièce de Chris Anderson, les recherches savantes de danah boyd, ou les réflexions fondamentales de Lawrence Lessig. L’essor de la culture web s’est aussi caractérisé par un bombardements de concepts sans lendemain, qui ont fait la fortune des libraires et dont l’écho médiatique traduit plus l’influence du marketing sur le journalisme que la profondeur véritable. Bref, une fois qu’on a fait le tri du bon grain et de l’ivraie, on s’aperçoit qu’il y a moins de distance qu’on pourrait le penser entre Clay Shirky et Hervé Le Crosnier – ou moi-même… 😉 C’est bien connu, nous sommes perchés sur les épaules de géants – mais est-ce une raison pour jeter le bébé de la web-francophonie avec l’eau du bain de la détestation d’internet?

  6. Bon, j’ai lu les deux articles conseillés par ma femme. J’en ressors avec le sentiment d’avoir lu un mauvais article de management (mais il est vrai que je me pose toujours la question de savoir si un bon article de management puisse exister…).

    C’est creux, ça repose sur un ensemble de liens dont le but est plus d’impressionner que de démontrer la pertinence de l’analyse.

    Par exemple, dans le premier article, le lien sur la pseudo-étude parue dans Nature comparant Britannica et Wikipédia est assez risible. La comparaison de 42 articles et des erreurs découvertes suffit pour valider la pertinence de Wikipédia. Le projet wikipédia est certes intéressant, mais lui accorder une valeur sans autre forme critique est pour le moins aller vite en besogne.

    Toutes les références citées sont toutes plus nulles les unes que les autres (mais vous êtes me semble t-il dans un secteur ou la forme prime sur le fond. Il ne faut pas être sérieux, mais avoir l’air sérieux en multipliant les références sans s’interroger sur leur validité). Cahuc et Algan et leur société de défiance, quelle référence ! Grunberg et Laïdi et la défense du ségolisme, quelle référence ! On est dans l’air du temps.

    Passé cette dénonciation d’une non-pensée, entrons dans un exemple plus concret. Cahuc et Algan par exemple. Prenons le premier chiffre cité dans l’introduction de leur ouvrage : “52 % des Français
    considèrent que « de nos jours on ne peut arriver au sommet sans être
    corrompu ».”

    Ils tirent ce chiffre d’une enquête internationale : International Social Survey Program 1999. Comme souvent si ce n’est toujours, chacun cite un chiffre en ce qu’il va dans le sens de sa thèse sans jamais vraiment s’interroger sur la pertinence de l’obtention de celui-ci.

    Ainsi, ce chiffre pour la France a été obtenu en expédiant des courriers auprès de personnes choisies au hasard sur l’annuaire du téléphone. On passe sur le fait qu’en 1999 tout le monde n’apparaît pas sur l’annuaire téléphonique (liste rouge, sans téléphone entre autre). Ce qui est intéressant, c’est de voir que si 1889 personnes ont accepté de répondre au questionnaire, 8928 ont refusé d’y répondre (page 13 du document ci-joint) :

    http://www.gesis.org/fileadmin/upload/forschung/publikationen/gesis_reihen/gesis_methodenberichte/2003/03_03_Harkness.pdf

    Comment en conclure ce que pensent les Français ? La seule indication importante est le ras le bol de se faire emmerder par de multiples sollicitations sur ce que l’on pense, nos modes de consommations, etc.

    Et toute l’étude de Cahuc et Algan repose sur ce type de données. Et toutes vos références sont à l’avenant.

    Bref, rien n’interdit de penser qu’en France, on aime pas l’économie de marché, on a pas l’esprit d’entreprise, critique répétée de la part de personnes qui vouent une admiration sans borne au modèle anglo-saxon du rapport contractualisé à autrui (le monde post-idéologique en prend un coup au passage). Mais plutôt que de défendre l’intérêt propre qu’il y aurait à choisir ce type de société, on choisit une critique du modèle français, perçu au travers du prisme d’un étatisme moribond.

    Il y a là toute une phraséologie entre d’un côté ceux qui auraient une lecture pessimiste du réel et ceux qui auraient une lecture optimiste. Franchement, faut vraiment être con pour hésiter entre ceux qui broient du noir et ceux qui voient la vie en rose. Mais la réalité est-elle à l’image de cette présentation tronquée ? Loin s’en faut.

  7. episteme> couard anonyme + champion du monde de mauvaise foi. Disqualifier une étude par le nombre de personnes qui n’y ont pas répondu c’est merveilleux. Je ne passe pas une seconde de plus à répondre à vos déblatérations. Votre femme demeure de bon conseil, passez lui mon bonjour.

    bon les gars, on va arrêter de faire l’amour à des drosophiles et on va aller straight to the point. Ce que dit cet article :

    – La culture internet est profondément méritocratique, post-idéologique, est intimement liée au marché ; elle est pragmatique, obsédée par la simplicité et est portée par une foi en l’avenir.

    Toutes ces valeurs sont profondément opposées à la culture institutionnelle de la recherche française qui est
    1- celle du statut et des privilèges (plutôt que méritocratique),
    2- cultive l’intimidation par le langage (plutot que la simplicité),
    3- l’intellectuel y est nécessairement orienté politiquement (plutôt que post-idéologique).
    4- elle rejette profondément le marché identifié comme l’Adversaire, alors que dans la culture internet l’innovation vient de l’étroite collaboration entre l’université et le privé, collaboration impossible chez nous.
    5- Elle est profondément pessimiste (twit de etzscheid : Bilan de rentrée : France Inter c’est mort. L’éduc. nat. c’est mort. La retraite, idem. Finalement y’a que Woerth qu’est pas mort. #pasglop) et debout sur le frein (plutôt que portée par une foi en l’avenir).

    Toutes ces réflexions sont inspirées en grande partie du retour de la mission AEC Aquitaine sur ce sujet, retour fait par des politiques, chercheurs, et entrepreneurs.

    Bref : le résultat de cette opposition est que la recherche.fr a très peu d’écho dans la grande conversation globale autour d’internet. Pour vous dire la vérité votre propension à proclamer vos belles paroles y est jugée insupportable.

    Au lieu de se positionner comme vous sur un axe Bien / mal (lire gauche / droite + segolisme), cette conversation se positionne sur un axe Vrai / Faux (ce qui marche et ce qui ne marche pas). Du coup vous êtes à coté de la plaque et ne suscitez qu’une indifférence amusée. Du coup André, ma position anti-idéologique ce n’est pas être opposé (i.e de droite) mais se positionner sur un autre axe.

    Vous pouvez tout à fait dire qu’il s’agit d’une bouillabaisse intellectuelle écrite par un informaticien de droite, reste que la réalité est indocile.

    André dans ton crew de potes, il n’y a que des chercheurs ou journalistes. Il n’y personne du monde du privé, de l’entreprise. Cette absence de fluidité entre le public et le privé handicape la pertinence de votre réflexion.

    Note que c’est pareil au PS, comme le constate Laurent Bouvet.

    Vous pouvez continuer à vous convaincre entre vous que vous êtes des chevaliers post-idéologiques, de l’extérieur personne ne vous croit une seconde. J’invite les lecteurs à parcourir le blog d’erztscheid pour se faire une idée.

    ce qui est dommage : lorsque ARHV parle de son sujet c’est un blog formidable et ta contribution à développer une culture ouverte et transparente à travers les réseaux sociaux est remarquable (d’autant que j’imagine que ce doit etre compliqué d’ou mon bon courage au dessus, que comme d’habitude tu as pris de travers).

  8. Bonjour ceciiil,

    J’espère que vous avez passé de bonnes vacances. Je vous souhaite avec un peu de retard une excellente rentrée. Mon Dieu, que d’énergie faut-il déployer pour arriver à peu près s’en tirer…..;-)

    Amicalement vôtre

  9. Il faut faire attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. On peut se moquer des manières des intellectuels français, il n’en reste pas moins qu’ils sont porteurs de critiques du réseau qui sont tout à fait valables.

    Oui, le réseau simplifie à outrance. Oui, le réseau donne une plus valu à ceux qui sont déjà installés en haut de la pyramide. Oui, le réseau permet difficilement la réflexion et l’échange.

    La question n’est plus “y aller ou pas”, mais comment y aller en apportant notre “french touch”, comment y aller en faisant valoir qu’il faut du temps pour installer une réflexion, qu’une pensée n’est pas une succession de billets, que dans un texte chaque mot compte ?

    1. Bonjour Yann,

      Merci de cette nouvelle contribution. Je ne partage toutefois pas du tout votre analyse. Ceux qui sont installés en haut de la pyramide ont tout à craindre des réseaux. Que simplifient les réseaux à outrance ? Pourquoi le réseau e permet-il pas la réflexion et l’échange ?

      La question du temps est intéressante. Fred Debeck propose cette perspective sur son billet réponse aubillet précédent : http://fredbeck.tumblr.com/post/1047664407/intellectuels-francais-vs-web-2-0-et-sil-ny-avait.
      La question est : je ne sais pas s’il y a du temps. Le territoire à intellectuel à investir est mouvant, fluctuant : si on attend qu’il se stabilise pour proposer une réflexion on ne le fera jamais. Ce qui est intéressant est que les réflexions majeures sur le sujet ont été proposées très tot (Cluetrain Manifesto, Netocracy).

      Une succession de billets peut-être tout à fait être une pensée : le blog de danah boyd ou en France celui de Etrzscheid (que je n’apprécie pas du tout mais qui propose une pensée cohérente sur le sujet) pourraient en être la preuve.

      Chaque mot compte ? je ne sais pas. Sortir d’une relation confinant l’écrit au sacré pourrait être une première étape pour infiltrer la pensée du net.

  10. Bonjour.

    Il s’agit surtout d’une fracture que je dirais “programmée” avant tout.

    Le plan informatique pour tous et son échec; le plan câble et son échec; le plan fibre réservé aux élites et aux gouvernants; la loi hadopi – et son échec ?

    La french touch, si pour internet est la même que pour le cinéma ou la langue française, ou les missions économiques à l’étranger, aie….

    Heureusement qu’il existe quand même quelques personnes convaincues depuis le début, mais que le chemin est long , de ce fait car elles sont trop peu nombreuses.

    Amicalement, et pardonnez ma modeste contribution très peu intellectuelle et terre à terre.

    1. Bonjour Bruno et merci pour votre contribution.

      Ce qui est remarquable est que cette réticence à intégrer le réseau est tout à fait analogue chez les intellectuels et chez les cadres d’entreprise. En cela, c’est un remarquable révélateur du manque de fluidité de notre société.

  11. Oui, dans le même temps, lorsqu’on lit votre blog, on peut se rendre compte qu’internet permet aussi aux ignorants tel que vous de se croire aussi importants et doués que les plus grands philosophes du siècle des lumières.

    “A l’aube de l’an deux mille,
    Pour les jeunes c’est plus l’ même deal.

    Pour celui qui traîne, comme pour celui qui file,
    Tout droit.

    De toute façon, y’a plus boulot.
    La boucle est bouclée,
    LE SYSTÈME À LA TÊTE SOUS L’EAU

    Et les jeunes sont saoulés,
    Salis sous l’ silence.

    Seul issue: La rue;
    Et même quand elle est en sang…”

    NTM 1998.

    Ainsi, cette crise financière, simple reflet de votre propre ignorance, ne vous a toujours pas ramenée à la réalité.

    Regardez les choses en face : Vos écrits sont d’une stupidité affligeante, et ne consiste qu’à répéter à out rance ce qu’il vous est ordonné de penser, 10 ans après que le processus ai été décider.

    “Les sangsues d’ la censure répandent du sang sous leurs chaussures !”

  12. Décidément Internet est formidable. On peut parcourir un article sur les intellectuels français et se retrouver à lire du NTM !

    On retrouve des inconnus débattant avec autant de vitalité que ces fameux philosophes des lumières (qui ne s’aimaient guère entre eux et ne se l’envoyaient pas dire).

    Au passage, il me semble me souvenir que ces fameux philosophes (que le commun des mortels n’auraient pas le droit d’imiter à son humble niveau), ont certes écrits des choses admirables qui nourrissent encore notre réflexion mais aussi pas mal de conneries sur le fonctionnement de notre monde et son devenir (moi, c’est Rousseau que je n’arrive pas digérer).

    Et comme le disait Michel Audiard (encore un visionnaire français du genre humain): “Un con qui marche va toujours plus loin qu’un intellectuel assis.” (Un taxi pour Tobrouk)

    Plus sérieusement, peut-on dépasser le débat réducteur entre les chantres d’un monde anglo-saxon qui seraient aveuglés par leurs idoles et les aristocrates à la Française, héritiers du siècle des lumières qui ne comprendraient rien à la modernité et à la technologie ?

    Personnellement, je n’ai pas lu le dixième des auteurs cités mais les commentaires échangés me laissent perplexes.

    Internet est un phénomène récent, en évolution rapide et la compréhension de ce qui nous arrive a bien du mal à suivre. N’en déplaise à certain, le phénomène en question à l’accent américain (Exalead n’est pas Google, Viadeo n’est pas Facebook et la BNF a quelques longueurs de retard). Regarder comment les anglo-saxons appréhendent le sujet n’est pas se soumettre avec 10 ans de retard.

    Neanmoins, doit-on nécessairement réduire notre rôle à chercher une “French touch” pour accommoder une incontournable sauce américaine ?

    Doit-on nécessairement déduire de la réserve ou de la critique émises par quelques figures établies de la pensée à la Française qu’il n’y a pas de débat et d’alternative au sein même des penseurs français ?

    Je reste persuadé que le travail ne fait que commencer et que notre intelligence trouvera à s’employer efficacement : Internet peut et va être un formidable instrument de mise en œuvre des idées et des valeurs humanistes. Et là, nous avons une longue tradition philosophique qui n’a rien à envier à quiconque.

  13. Merci Albert pour ce commentaire.

    Pour vous dire la vérité je pense que les “intellectuels” français sont incapables de penser les transformations profondes et permanentes qu’apportent internet.

    Un exemple affligeant : Alain Minc et Pascal Ory dans l’emission du grain à moudre de Brice Couturier. 3/4 d’heure passés sur la définition de l’intellectuel. Ory insistant que celui-ci est nécessairement dans la critique.

    Internet n’offre aucune prise à cette critique. Chez des intellectuels bien plus préoccupés à produire du jugement plutôt que du sens, ils ne savent comment aborder ce sujet.

  14. Bonjour,

    tombé par hasard sur cet article, je n’en ai pas fini la lecture parce qu’il reproduit un certain nombre de poncifs tout à faits faux.

    D’abord dans la première partie, Virilio et la théorie de l’accident global: si vous aviez lu ou étudié Virilio, vous sauriez que ce n’est en rien assimilable a du catastrophisme. Simplement, la création d’un outil entraîne la possibilité de l’accident d’utilisation. Un avion fait voyager plus vite mais il peut s’écraser. Idem pour une voiture, un stylo ou un bateau. Mais ces accidents sont restreints dans l’espace. Internet met a notre portée un accident global. Par exemple, une panne prolongée et mondiale de Facebook serait aujourd’hui une catastrophe. Il ne s’agit pas de diabolisation, mais de réflexions basiques sur les limites des nouveaux outils.

    Voilà pour la première ânerie. Mais ensuite ça devient pire:

    “Comme l’explique Clay Shirky, les prises de position pour savoir si internet et les réseaux sociaux sont en fin de compte bénéfiques sont
    a) inutiles car personne n’arrêtera l’inexorable pénétration de ces outils dans la société civile et
    b) donnent bien plus d’indication sur les interlocuteurs que sur le sujet”

    Voilà résumée en quelques phrases l’état de la pensée anglo-saxonne sur le sujet. Depuis quelques mois que je me penche sur le sujet, c’est le point de départ de toute réflexion des penseurs du web. Belle connerie, que tout le monde avale aisément. Je ne dis pas qu’ils ont tort, je dis que leur raisonnement n’est pas suffisant. Qu’ils ne s’attachent donc qu’à voir des conséquences sans comprendre des causes. D’ailleurs ils ne sont ni intellectuels, ni philosophes ni sociologues, la plupart du temps ce sont des digital natives, qui n’ont pour culture que le web. plus difficile de remettre en cause son bébé dans ces cas là.

    Ce n’est pas parce qu’un phénomène est intégré par de nombreuse personnes qu’il est bon. Je rappelle a l’aimable assistance que l’antisémitisme n’aurait jamais été remis en question avec ce mode de pensée. Il faut garder un esprit critique, qu’a perdu la majorité des internautes. C’est justement la force de la pensée de conceptualisation à la science po que de remettre en question absolument tout. Comment Clay Shirky sait que nous n’allons pas droit vers un nouveau 1984, poussés par Internet? Comment sait-il que Google Goggles + reconnaissance faciale + réalité augmentée (donc 3 choses existantes aujourd’hui) mises ensemble ne créeront pas un système d’identification automatique et infaillible des personnes jusque dans la rue? Quelle définition de la liberté privée et de la notion d’échange social?

    Ne vous méprenez pas, je ne suis pas contre ces choses. Mais la critique voyez vous, ce n’est pas détruire. C’est donner du sens, justement l’inverse de ce que vous pensez. Critiquer ce n’est pas dire du mal, c’est juger des choses. Je suis fasciné par les changements apportés par le web, surtout parce que je fais du marketing online, mais ça ne m’empêche pas d’ouvrir les yeux aux futurs possibles. Effectivement les intellectuels français sont en majorité incapables de comprendre les enjeux actuels (sauf Stiegler qui m’intéresse beaucoup malgré sa tendance exagérément communiste). C’est dommage, mais si vous essayez de comprendre Internet avec les outils de compréhension américains, vous n’en tirerez que peu de choses, ou des applications business. Pas de satisfaction intellectuelle là dedans.

    En résumé de la seconde partie de l’article que lis-je?

    “- La culture internet est profondément méritocratique, post-idéologique, est intimement liée au marché ; elle est pragmatique, obsédée par la simplicité et est portée par une foi en l’avenir.”

    Ceci est tout à fait faux. Le web cultive les privilèges et les inégalités. Le web ne reconnait pas la vie privée. Le web n’est que partiellement méritocratique. Le web est conformiste, et politiquement il est de centre gauche. Tout mouvement dissident y est pointé du doigt. En fait le web reproduit, de façon virtuelle, tous les comportements d’une foule dans le monde physique: bien-pensée, panurgisme, et j’en passe.

    Des exemples concrets:

    – Dans Quora, le nouveau moteur de questions-réponses sociales, les réponses postées par des gens influents sont systématiquement votées vers le haut, sans prendre en compte leur pertinence. Ce qui importe, c’est la personne et non plus le contenu.

    – La “méritocratie” du web… Une jeune fille de 14 ans peut elle juger la mode mieux que les professionnels du milieu? A-t-elle vocation à le faire? Pire, doit elle être écoutée? Cela soulève énormément de questions que les américains ne se posent pas, pour avancer plus vite. Mais ces nouveaux pouvoirs ont-ils lieu d’être? Ces stars a l’influence -et aux revenus- importants sont-ils objectifs, spécialistes dans leur domaine? Leur analyse n’est pas celle d’un journaliste. Elle ressemble à la notre. Mais c’est bien là le noeud du problème: attirés par ce qui nous ressemble nous faisons confiance a ces gens, allant jusqu’à remettre en question les diagnostiques des médecins à cause de nos faibles sources sur Internet. Ces dérives sont a observer et comprendre, parce qu’elles existent. Ce n’est pas pessimiste que de le dire.

    – Sur Twitter, l’apparition de Klout a lancé un énorme concours de popularité ou l’égo se mesure au nombre de followers. La recherche du Tweet ultime dépasse la recherche de l’information. Les tweeples sont passés du statut de journalistes a celui de journaliste people en un instant. Les rumeurs circulent aussi aisément que dans un salon de coiffure: le monde virtuel est rattrapé et dépassé par le monde physique. Ils se superposent parfaitement, avec cette différence que sur twitter le temps et l’espace ont une signification différence.

    – pour ce qui est d’une culture post idéologique, la foi en l’avenir (futurISME) est une idéologie. Ça c’est pour la forme. Pour le fond, Internet est politiquement orienté centre gauche et possède un noyau influent de libertaires qui croient encore a une neutralité possible du net. Or Twitter reproduit de façon intéressante et globale les comportements du monde réel, qui ne sont pas post-idéologiques. Tous les mouvements s’expriment sur le web, l’idéologie dominante étant la bêtise généralisée.

    – je pourrais continuer a questionner un par un les points attaqués dans cet article. Ils me semblent tous reprendre béatement la doctrine majoritaire. Certes Internet est magnifique et je suis le premier à le dire, mais ne soyons pas aveugles pour autant. Si les intellectuels français peinent à comprendre ce qui est en jeu, à nous de le faire à leur place.

    Si vous souhaitez en débattre, m’indiquer des sources et des références dans le domaine capables de faire progresser mes réflexions ce sera avec plaisir. Mais a priori je suis votre ennemi parce que bien que le premier point (les intellectuels français vs Internet) soit vrai, tous les autres sont incomplets, discutables, et pour moi, faux.

    Au plaisir de vous lire.

    @jdbdg

  15. Bonjour Jean,

    Merci beaucoup pour ce commentaire très riche et passionné. Quelques remarques :

    – Vous connaissez très bien internet mais apparemment pas suffisamment pour ne pas tomber dans le piège de la godwin law (#fail)
    – vous pouvez essayez de nous faire passer Virilio pour un chic type progressiste mais je n’y crois pas une seconde – il a tout tout de même ecrit cybermonde la politique du pire. Le catastrophisme est son fond de commerce. J’ai du mal a voir autre chose dans le personnage que le professeur qui hante les rues dans l’étoile mysterieuse.
    – c’est sympa de dire que je n’ai pas lu virilio (ce qui est vrai car la vie est courte) et écrire 2200+ mots en réponse à un article dont vous avouez ne pas avoir lu l’intégralité : la cohérence par l’exemple : de la pure éthique.fr.
    – le fait qu’une gamine de 14 ans soit devenu une star de la mode n’est pas un gage de la qualité de ses écrits mais de l’écho que trouve sa voix. Et si cet écho peut exister c’est grâce à internet. Sale temps pour les gatekeepers et belles perspectives pour tout le monde.
    – le net est profondément méritocratique. si vous connaissiez le monde du développement logiciel vous connaitriez des dizaines de personnes (developpeurs, game designers, garphistes etc …) auxquels internet a permis de mieux infléchir le cours de leur existence. Car au final ce sont tout de meme les developpeurs qui ont fait internet. voilà tout un infra monde que vous ne semblez pas connaitre.
    – Vous allez devoir être très pédagogue pour m’expliquer en quoi le net cultive les privilèges et les inégalités. On parle ici d’internet, on ne parle pas du système éducatif français (le plus inégalitaire avec le système américain).
    – si facebook s’ecroule quelques heures, on en rigolera sur twitter – no big deal. internet est complètement décentralisé, autre caractéristique du net qui dérange beaucoup notre culture qui aime centraliser des pans entiers d’industries sur quelques quartiers parisiens et quelques personnes.
    – clay shirky n’est pas un digital natives. c’est un journaliste chercheur qui enseigne à l’université de NY. Je sais qu’il n’a pas fait prépa ou de grandes ecoles, qu’il n’a pas ce sacro-saint sens critique qui fait notre culture (et accessoirement entrave nos actions) et je comprends tout à fait que vous considériez que c’est un crétin.
    – La culture web est de centre gauche, vous avez tout à fait raison. Pour être plus exact, il est libéral dans le sens américain du terme. Ou pour être encore plus exact, il est une expression de ce que Richard Florida (encore un américain zut alors !) appelle le creative ethos : le point de jonction entre la contre-culture californienne des 60s et l’éthique protestante du travail. Un territoire inexistant chez-nous.fr, d’où notre incapacité à penser le phénomène (sinon qu’avec notre merveilleux sens critique etc …).

    Si ma vision est, c’est vrai, très alignée sur la perception américaine, c’est parce qu’elle correspond bien mieux à ma perception quotidienne de cette révolution que nous vivons. Et je me sens bien plus en phase avec cette culture qu’avec la nôtre. Une culture de l’action plutôt que de la pose intellectuelle.

    L’amérique a non seulement colonisé notre inconscient, pour citer Wim Wenders, elle a aussi colonisé notre inconscient collectif : le réseau.

  16. – Pour le point Godwin, je vais le dire très clairement je n’en ai rien à f***re. J’aurais pu me fendre d’un argument du style “le critique d’art ne produit pas, il donne du sens a l’art. S’il passe sa vie entière à commenter la même oeuvre de Picasso, on ne dira étrangement pas qu’il a perdu son temps, exactement comme le passionné de poésie décortique un poème de Rimbaud pendant des années alors que ledit Rimbaud l’avait écrit attablé a un bar après moultes pintes. Alors pourquoi un intellectuel ne peut critiquer Internet? N’est-il pas le mieux placé pour le faire? Un américain moyen, opposé à la culture “intellectuelle” européenne et pas définition plus autodidacte, ne voit pas les choses de cette façon, c’est une de nos différences fondamentales d’opposer autodidactes créateurs chez les US et penseurs purs chez nous.” Le point Godwin fait gagner 250 mots dans un débat, et outre le fait que le pointer du doigt ne l’empêche pas d’être pertinent, il a aussi une valeur – peut être sophiste – mais que vous n’essayez même pas d’attaquer.

    – Pour Virilio: je n’ai pas écrit l’article, l’éthique n’a rien à voir là dedans. Il faut éviter de pointer du doigt des gens dont on ignore la pensée, personnellement je réponds a une majorité de vos arguments et c’est tout.

    – Une gamine trouve un écho…: on remplace une partie des élites cultivée par des autodidactes. Quel futur pour un modèle qui érige des pairs (faillibles) en conseillers et cesse d’écouter les spécialistes?

    – Oui, les meilleurs développeurs se portent bien. Les meilleurs plombiers aussi, mais je n’en fais pas tout un plat. Que les graphistes réussissent sur Internet c’est tant mieux parce que sans ça on aurait une poignée de chômeurs supplémentaires dont on peut se passer en ce moment. Soit dit en passant qu’un développeur trouve sa voie dans Internet c’est plus logique que dans la pêche à la mouche, même s’il peut faire les deux.

    – Le net cultive les inégalités et les privilèges. Encore une palanquée d’exemples pour illustrer ce que j’entends:
    –>Quelle place pour les africains sur Internet?
    –>Pourquoi n’entend on parler que ceux qui ont une connection? Ce droit de troisième génération dont nous bassinent les internautes, 4 milliards de personnes en sont privées, mais ça n’est pas un facteur d’inégalité?
    –> les privilèges d’accès et d’éducation à Internet sont les mêmes que l’inexistence factuelle de “l’égalité des chances” républicaine.
    –> En fait tout cela revient à dire qu’Internet est un espace physique au même titre que le notre. Il fonctionne selon les mêmes règles, exception faite de la temporalité et de l’espace. Il y a bien des délinquants, des voleurs, des donneurs, des bâtisseurs, des écrivains, des oisifs, des consommateurs… Il y a superposition de ces deux espaces, et il faut arrêter avec cette ineptie de la perfection du web: transparence ultime, perfection de l’information, liberté, égalité, fraternité et j’en passe, sont autant de croyances établies qui pourtant sont fausses.

    – Je crois au contraire que Facebook qui plante c’est une possibilité assez catastrophique. Il n’y a qu’à voir l’évolution des comportements actuels chez les jeunes: avant Facebook, la vie n’existait pas. Mais ce n’est qu’un exemple trivial, je me claque de Facebook comme de ma première dent je veux dire que la prépondérance du virtuel devenu physique (liens d’amitiés et relations sociales par écrans interposés) est une preuve supplémentaire de la superposition des espaces et même de la nécessité qu’ils sont devenus. De-connecté je ne suis pas grand chose désormais.

    – Clay Shirky n’est pas un digital native. Sa page wikipédia n’est pas d’accord là dessus. Et je n’ai pas dit que c’était un crétin, j’ai dit qu’il voit les choses du petit coté de la lorgnette, comme un ouvrier ne comprend pas forcément l’intégralité du batiment qu’il construit.

    La culture de l’action, très bien. J’ai lu l’article sur le livre de Florida, c’est intéressant. Je tente, vainement pour l’instant, de prôner la pensée en action et pas soit la pensée, soit l’action. Jusque là aucun américain ne m’a mis sur le cul avec des théories sur Internet, alors que Stiegler et sa société de l’obsolescence, ça vous a un quelque chose de merveilleux, Debord et ses “foules solitaires” avant même la création d’Internet, ça vous met dans le bain.

    Désolé d’avoir employé un vocabulaire cru, j’ai peu l’habitude du débat sur Internet. Mais c’est encore une des nombreuses différences entre américains (le dialogue sert à aller d’un point A vers un point B) et français: je dois convaincre quelqu’un que j’ai raison. Bref, merci pour les pensées et bonne continuation, mais le débat mériterait d’avoir plus d’espace pour bien comprendre les différences de vues qui nous opposent, et les endroits où l’on se rejoint. Par exemple, la colonisation de l’inconscient est une des forces américaines depuis un siècle (voir à ce sujet Edward Bernays, la construction de Hollywood pour étendre le modèle idéologique américain au monde entier et le plan Marshall), et pendant encore au moins 40 ans ce sera le cas. Mais en connaissant le passé peut être existe-t-il une façon de réfléchir Internet de façon différente pour faire émerger une voix alternative à la contre culture de masse (les “hippies dominants”).

  17. Hey Jean, on dirait que tout cela vous tient à coeur. cool ! Voila une belle conversation.

    on remplace une partie des élites cultivée par des autodidactes. Quel futur pour un modèle qui érige des pairs (faillibles) en conseillers et cesse d’écouter les spécialistes? On ne remplace personne ce n’est pas un OU mais un ET. Par ailleurs, les élites méprisent la masse et cette dernière se demande de plus en plus si elle a besoin des premiers dans un monde où des outils permettent une plus grande fluidité sociale. Il y a là un vrai questionnement à avoir chez les élites.

    Il n’y a qu’à voir l’évolution des comportements actuels chez les jeunes: avant Facebook, la vie n’existait pas je vous soupçonne d’exagérer un tout petit peu là. Avez vous des enfants autour de vous dont vous avez observé l’utilisation de Facebook ? Ce qui est intéressant (et que je constate avec ma fille ado) c’est que pas mal d’études montrent que les gens les plus actifs dans les réseaux sociaux sont aussi ceux qui sont le plus actifs dans leur vie sociale. Encore une fois il ne s’agit pas de Vie Virtuelle OU Vie réelle, les deux se superposent comme vous le dites.

    Stiegler présente un gros problème comme nombreux de nos penseurs d’ailleurs, son discours est ardu et souvent incompréhensible. Autre raison de mon attirance pour la pensée US, elle est compréhensible. Il y a un considérable effort pédagogique. Je lis ainsi plus facilement Florida, Peter Drucker, danah boyd, Clay Shirky ou Jamie Suriowecki en anglais que nos penseurs en français. Je vous invite à lire cet excellent article de Benjamin Pelletier à ce sujet. Une autre des raisons qui ramène la pensée française à ce qu’elle est : snob et souvent imbittable. Sur internet les gens qui ne vous comprennent pas vont sur un autre site, ils ne vont pas s’emmerder à essayer de comprendre ce que vous voulez dire.

    Je sais vous allez parler de populisme etc .. je vous invite à écouter Onfray à ce sujet

    Mon sentiment est que si les intellectuels se posent autant de questions et proposent une lecture critique d’internet c’est parce qu’ils craignent justement cette fluidité sociale.

    Les cibles de leurs questionnements ne sont pas choisies en fonction de leur dangerosité objective pour notre société ou nos libertés mais en fonction des risques qu’elles représentent pour leur statut.

    On voit ainsi un grand nombre de “risques” dans internet qui sont par ailleurs avérés dans notre société aux strates socio-culturelles marquées et hermétiques, risques avérés que ce soit au niveau de l’égalité républicaine, de l’éducation, représentation des minorités, de l’égalité des chances, des notions de statut etc …

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