Le Bureau des Légendes ou la mythologie française de l’entreprise

bureau des légendes

Le Bureau des Légendes est une série originale produite par Canal Plus. Efficace, bien ficelée, de très bons acteurs, du suspense, de la romance, une narration polyphonique entremêlant plusieurs histoires pas nécessairement chronologique (l’habile première saison) : bref du divertissement de qualité dans la lignée des excellents Jours Polaires ou The Young Pope.

Depuis une vingtaine d’années, sous la conduite de la chaîne HBO, les séries ont pris une toute autre dimension dans la vie culturelle occidentale et Le Bureau des Légendes est fascinant pour ce qu’il dit de la vie en entreprise.fr

Réponse hexagonale à l’admirable Homeland (la série favorite de Barack Obama), Le Bureau des Légendes, situe son action dans le cadre éminemment romanesque de la DGSE et de ses agents. Plusieurs éléments mériteraient de s’attarder longuement : la beauté lasse de la très belle Zineb Triki, le jeu d’acteur tout en bouillonnements internes de Mathieu Kassovitz, les steak frites à la cantoche (les vrais mecs mangent des steak frites, OK ?) ou les cravates du personnage joué par Jean-Pierre Daroussin.

Mais celui sur lequel souhaite s’étendre ce billet est bien évidemment celui de la culture de l’entreprise française telle que dépeinte dans cette fiction initiée par Eric Rochant. On retrouve à l’oeuvre ici une sorte de mythologie de la dynamique interne de nos institutions, mythologie que l’on pourrait qualifier de légendes du bureau.

Des éléments dont on nous dit sans relâche qu’ils sont universels et propres à la vie en entreprise en général : ce n’est que lorsque l’on a la chance de travailler à l’étranger que l’on réalise qu’ils ne le sont pas et sont révélateurs de la culture française. Cet article comme un écho à un des best-clickers de ce blog : 10 valeurs essentielles et les incohérences de l”entreprise française.

Petite tentative de décryptage en revue de ces légendes relevées dans cette série…

1. Le Secret

Bien évidemment, dans le contexte de la DGSE, du contre-espionnage et du Secret Défense, le secret joue un rôle central. Mais on sent une sorte d’intense volupté dans la mise en scène et dans le jeu des acteurs pour souligner cette importance. Cette réponse que subit la jeune agent Céline lors d’un interrogatoire à la fin de la deuxième saison : “Si vous n’êtes pas au courant, c’est que vous n’avez pas à le savoir” qu’elle retournera à son interlocuteur avec une grande joie contenue quand celui-ci lui demandera des précisions sur la nature de la mission de Guillaume, le personnage principal.

Car à travers le secret, ce qui se joue surtout c’est qui a accès à ce secret – un signe ostensible et souterrain de pouvoir. Je ne compte plus dans mon expérience le nombre d’occasions où seuls les managers étaient au courant du départ d’untel ou d’unetelle. Un secret en l’occurrence absolument inutile lorsque la transparence est bien plus saine pour tous. Mais cette fascination est bien plus forte que l’intérêt des équipes.

Le corollaire est ainsi celui de la confiance incarnée. Une confiance qui n’est pas vue comme un élément général qui doit se diffuser sur l’ensemble de l’organisation, à travers les actes de chacun, mais comme quelque chose d’incarné dans une personne. Une vision datée et politique, dont on sait qu’elle ne fonctionne plus aujourd’hui.

2. La paranoïa et le fantasme de la préméditation

Le personnage principal Guillaume est évidemment un maître des “coups à trois bandes”, ce mélange de machination et de manipulation à ce point complexe et improbable qu’il ne semble pouvoir être du qu’au seul hasard. Ce qui entraine une paranoïa permanente : suis-je en train d’être manipulé ? par qui ? qui est en train de trahir ? quels sont les faits qui pourraient la/le trahir ? Il n’est pas étonnant dans ce cadre de voir que le bureau s’adjoint les services d’une psychiatre, pour l’aider à démêler l’écheveau d’une réalité insaisissable.

La confrontation entre les services secrets Américains et Français durant la deuxième saison est ainsi une sorte de célébration de cette vision, avec bien évidemment l’autorité française qui déjoue les entourloupes américaines à grands renforts d’autorité masculine et moustachue. Une célébration de cette vision et de notre incontestable autorité dans ce domaine.

J’ai ainsi travaillé au sein d’une entreprise dans laquelle je passais de longs moments à écouter mon manager “qui n’est pas né de la dernière pluie et à qui on ne la fait pas” lister l’ensemble des éléments qui lui laissait à penser qu’il y avait une “enculerie” quelque part comme le disent Marie-Jeanne ou Henri Duflot dans la série. Pendant ce temps, on se s’occupait ni de l’équipe ni du client, qui étaient bien, bien loin dans les préoccupations de ce manager : de l’énergie cognitive gaspillée à cette légende.

3. La loyauté et le travail sans compter

Il s’agit d’un trait très marqué dans la culture-d’entreprise.fr comme le montre cet article du magazine L’Express. Un trait à l’honneur à la fin de la seconde série qui montre le directeur du Bureau des Légendes Henri Duflot (joué tout en flegme et détachement résolu par Jean-Pierre Darroussin) expliquer dans un premier temps à son équipe l’importance essentielle de cette loyauté et, dans un second temps, en voix off, énoncer un grand réquisitoire contre la déloyauté.

On retrouve ainsi des cadres corvéables à merci qui dorment sur site dans le canapé en cuir de leur bureau, à qui on demande à 23:00 de mener une recherche pour le lendemain matin, etc … Bien sûr il s’agit de circonstances romanesques et éminemment urgentes. Cependant on retrouve une petite musique qui concourt à donner une certaine normalité à cet engagement sans compter.

On sait depuis suffisamment longtemps maintenant que les métiers du tertiaire nécessitent du repos car les horaires sans compter nuisent à la productivité, à la créativité et ne sont pas soutenables sur le long terme. La France n’est pas un des champions du burn-out sans raison. Corrélation n’est pas causalité mais cela vaut le coup de se pencher sérieusement sur cette légende.

5. La représentation de la hiérarchie : le mâle blanc et les autres

Là encore, comme pour la notion de secret, il s’agit d’élément inhérent au contexte. La DGSE est une institution au sein de laquelle de nombreux cadres sont issus de l’armée : une population plus masculine.

Cependant, on peut voir une certaine jubilation dans la seconde saison lors de l’échange entre le directeur du bureau (Henri Duflot) et son supérieur hiérarchique, directeur du renseignement interprété par un Gilles Cohen tout en autorité symbolique avec ses yeux bleus, sa mâchoire carrée et son costume trois pièces. Le premier demande, obséquieux, si c’est à lui de prendre la décision de risquer de compromettre des agents sur le terrain pour tenter de sauver un troisième agent capturé. Son supérieur lui répond alors : “Je te demande ton avis mais je prends la décision.”

Bien entendu, les dirigeants et les experts (le héros, l’informaticien) sont incarnés par des hommes blancs hétérosexuels et catholiques. Les femmes ont, elles, des rôles périphériques : la psychiatre ; l’agent de bureau (Marie-Jeanne), très professionnelle mais un peu godiche avec les hommes ; la toute nouvelle agent infiltrée (jouée par Sara Giraudeau dont la ressemblance avec son père Bernard est saisissante) et la nouvelle spécialiste du moyen orient (Céline) sont toutes deux candides et dévouées (à l’autorité ou à l’expertise masculine).

Quant aux minorités, leurs participation est quasiment caricaturale : l’agent double algérien fait une erreur dans la première saison et n’est évidemment pas fiable ; la mule (agent de soutien opérationnel en France) d’origine africaine ou antillaise est en charge de toutes les basses besognes. Elle n’obtient sa première scène significative (i.e dans laquelle elle se dévoile un peu) qu’au terme de la seconde saison dans un échange avec la fille du héros.

À comparer avec Homeland où l’héroïne, une agent exceptionnelle, est une femme bipolaire, le directeur de la CIA est noir (le personnage David Hestes dans la première saison) puis juif (Saul Berenson dans la deuxième saison). On comprend que notre imaginaire narratif est encore bien loin de cette vision inclusive et non-déterministe de la société.

Une peinture maladroite et malheureusement représentative d’un trop grand nombre d’organisations françaises.

6. Les diplômes

Dernière légende mais non la moindre : celle qui concerne les diplômes. Lors de la rencontre entre les personnages de Guillaume et de Céline, durant un déjeuner, leur première conversation porte sur ce sujet. Le premier a fait Sciences-Po, la seconde khâgne et hypokhâgne. Marina Loiseau est issue quant à elle de Polytechnique.

Il n’est pas innocent que ces éléments soient donnés très rapidement dans la narration car il s’agit d’éléments essentiels dans notre culture pour définir une identité professionnelle.

Là encore cette série trahit une dimension forte de nos croyances sculptant notre relation à l’entreprise et à la culture professionnelle.

Légendes et mythologie de l’entreprise française

Une série passionnante (j’ai hâte de suivre la troisième saison) dont on pourra justifier ces représentations par le contexte : la DGSE et le contre-espionnage.

Je ne peux m’empêcher toutefois d’y voir une certaine célébration très française de mythologie de l’entreprise qui datent du siècle dernier et qui s’avèrent bien souvent être une des causes de notre problème d’adaptation aux exigences de l’entreprise du 21ème siècle.

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