Académisme Vs Story-Telling : quelle stratégie de transmission ?

ted talks

When I have time to rehearse a talk, I memorize the shit out of it. I memorize the talk until the talk is like a tune. I workshop the talk in my mouth. I run it fast and slow. I rehearse the talk until I’m performing the talk, not remembering it. My personal memorization ritual usually happens the night(s) before the talk i a hotel room. I turn on a TV interview show slightly louder than usual, to create maximum cognitive interference. Then (no kidding) I hold one leg behind me and recite my talk to my reflection in the mirror. (Rives – citation tirée du livre TED Talks de Chris Anderson).

Lors d’une des conférences Enterprise 2.0 (l’édition 2010), j’ai été invité à la soirée des speakers de la veille en tant que serial blogger. Nous étions une bonne quinzaine autour de la table à discuter, rire et échanger nos petites misères organisationnelles lorsque la brillantissime Claire Flanagan, qui travaillait à l’époque pour CSC, nous dit : « Bien il est 22:30, j’ai donc le temps de répeter ma présentation deux fois. Cela fera une quinzaine de répétitions pour préparer mon intervention de demain, ce devrait suffire ». Et elle nous quitta pour retourner à sa chambre d’hôtel.

Évidemment, son intervention du lendemain fut excellente : drôle, actionnable mais surtout claire, concise et magistralement présentée ; en un mot : engageante. Ce fut une grande leçon pour moi.

En voyant le naturel de ce genre de performance, on peut prendre des raccourcis et penser qu’il s’agit juste d’une sorte de don inné, intégré à la culture américaine à la fois laidback et imprégnée de show business. Ce qu’il m’apparut ce jour là est qu’il n’y avait rien d’autre derrière que du travail, encore et encore et encore. Un point remarquablement décrit par l’ouvrage de Scott Berkun que j’avais lu la même année – Confessions of a public speaker. Un point que décrit parfaitement ce livre de Chris Anderson, le dirigeant des conférences TED.

Préparation

J’ai déjà ici, à de nombreuses reprises, parlé des présentations TED. Ce qui me plait dans ce type de présentation est la capacité d’experts dans leurs domaine à vulgariser un sujet et éveiller la curiosité des spectateurs de telle sorte à ce que ceux-ci décident de consacrer du temps et l’explorer.

Réussir ce genre de présentation ne tient pas du hasard (ni du seul savoir d’ailleurs). Cela demande un travail préparatoire significatis. D’autant plus quand la prise de parole est courte – rappelons nous cette belle citation de Pascal : “Je vous écrit une longue lettre car je n’ai pas le temps d’en écrire une courte.”

Quelle perspective donnée ? Comment tenir les auditeurs en haleine ? Comment les mettre de vos côtés. Comment faire pour que cela soit fluide et clair, sans anicroche. Comment faire pour être soi-même à l’aise ? Comment faire pour que cela semble malgré tout naturel ? L’ouvrage de Chris Anderson, dirigeant de TED est en ce point éclairant et très actionnable. Il s’appuie sur de nombreux exemples de conférences données dont il nous donne un aperçu des coulisses pour donner des conseils précis sur un grand nombre de sujets (comment s’habiller ? utiliser un pupitre ? passer des slides ? etc…). Avec un seul objectif : nous aider à capter l’attention d’un auditoire qui, contrairement à nos présupposés culturels et éducatifs, ne doit pas une attention inconditionnelle à l’intervenant.

Académisme Vs Story-Telling

Ce qui est intéressant est la levée de boucliers que ce type d’exercice suscite chez nos intellectuels.fr. Vulgarisation ; story-telling ; sourires ; relation au savoir dépourvu de toute sacralisation ; humour à l’encontre de soi-même (le sachant ! quel blasphème !) : tout cela rebute nos lecteurs du Monde Diplomatique et autres universitaires à veste en velours marron. Les deux débilous du Quotidien y sont même allés de leur sketch cariactural pour se moquer de l’exercice et de la proposition de “grand oral” pour la nouvelle version du baccalauréat. Qu’une douzaine de prix Nobel aient participé à cette conférence ne leur font pas se poser une seule question. En même temps, aucun n’a fait la rue d’Ulm, ceci explique probablement cela.

Pourtant, à bien y regarder, il s’agit bien d’une compétence dont nous manquons cruellement. Voir à cet titre ce très beau billet de Benjamin Pelletier sur l’incapacité dont nous.fr faisons preuve pour vendre une idée en quelques minutes :

Le fait est que l’art de raconter une histoire à l’oral n’est pas enseigné en France. Il n’y a qu’à l’école primaire que les élèves racontent des histoires, mais à l’écrit uniquement. Au collège, l’apprentissage de la dissertation achève de reléguer les histoires au rang de sous-produits intellectuels, au profit des capacités argumentatives. De même que Platon chasse les poètes de sa République, l’école évacue la fiction pour privilégier le discours de la raison et la raison du discours. Si la puissance suggestive de l’anecdote est connue des élèves du fait des analyses faites lors des dissertations littéraires, elle est ignorée dans sa pratique aussi bien écrite qu’orale.

Pourtant, à bien y regarder, ce qui est en question ici est notre rapport à la transmission et donc à l’éducation. Doit-on la rendre la plus facile et engageante que possible ? Ou, au contraire, avoir cette approche académique, perçue comme hautaine, telle que décrite par Benjamin, selon laquelle la connaissance passe par la souffrance et se mérite. Une tradition bien française que l’on peut retrouver dans ces rituels de mise en scène de la classe avec le professeur sur l’estrade, et les écoliers à leur place, écoutant sagement. On la retrouve aussi dans ces classes préparatoires exténuantes dans ces lectures imposées qui détournent de la littérature ou encore dans l’attitude d’enseignants cryptiques, perpétuant une certaine tradition intellectuelle (voir cet autre article de Benjamin), auxquels les étudiants doivent faire l’effort de s’adapter.

Je me questionne. En tout état de cause, cet ouvrage de Chris Anderson propose une vision de la transmission à l’opposée de notre âpre tradition académique. Dans cette vision TEDesque, l’attention n’est pas un dû mais se mérite ; le savoir n’est pas suffisant pour obtenir l’écoute de ses auditeurs ; il a le droit d’être vulgarisé dans le but d’éveiller les consciences ; son incarnation (les diplômes, les recherches) ne suffisent pas à rendre la conférence intéressante ; le story-telling n’est pas un outil de manipulation mais un moyen d’attirer l’attention. On va encore accuser cet ouvrage d’être un livre de développement personnel (l’horreur absolue). Bref, laissons-là ces personnes enferrées dans leurs certitudes, le siècle nouveau aura tôt fait de les oublier.

Car la vision que porte Chris Anderson est celle qui correspondrait à un monde dans lequel notre attention est précieuse car sur-sollicitée. Si vous voulez vraiment mon avis, j’ai même le sentiment qu’il s’agit du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

En cadeau l’hilarante présentation de Tim Urban sur la procrastination : un exemple de panache et d’humour dont ferait bien de s’inspirer les déprimants Eric et Quentin.

 

 

3 Comments

  1. Super article! Je suis tout à fait d’accord à propos du fait qu’on ne nous apprend pas à raconter des histoires à l’école, on a même tendance à nous éloigner de l’écriture d’invention, jugée trop compliquée. Petite question au passage, recommanderais tu le livre de Chris Anderson?

  2. Mince du coup j’ai re-regardé le TED sur la procrastination que j’avais déjà vu 😀
    (c’est très bien mais le fait de la revoir tend à me montrer qu’un seul visionnage ne m’avait pas guéri 😉 pfff si faut faire des efforts en plus de regarder youtube…)

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