Lectures du confinement : La Théorie de l’information par Aurélien Bellanger

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“L’innovation n’est qu’une guerre éclair visant à proclamer l’armistice des choses.”

J’ai découvert Aurélien Bellanger avec ses chroniques sur France Culture le matin à 08:55. En synthèse : une voix singulière, se voulant posée mais semblant toujours à court, comme pressée par sa pensée proliférante, qui essaye de donner corps à une écriture virtuose, traitant de sujets souvent triviaux (souvenirs d’enfance, lectures, jeux vidéos, parcours de cycliste amateur) en en recherchant sans relâche la substantifique moëlle. À titre d’exemple, ses analyses de couches géologiques qui émaillent ses anecdotes de promenades cyclistes sont à la fois édifiantes de précision et presque drôles tant ces détails semblent à la fois incongrus et essentiels pour l’auteur. Bref une voix unique et attachante, quoique parfois agaçante.

Le numérique en France

Dans “La Théorie de l’information” Bellanger raconte la grande histoire de l’essor du numérique en France en général sur les 50 dernières années (et du minitel en particulier) à travers la trajectoire ascendante d’un tycoon français qui ressemble beaucoup à Xavier Niel.

Les 400 premières pages du livre, consacrées à l’histoire de ce destin de milliardaire, sont admirables de documentation et de précision. Un authentique travail de chercheur (Bellanger est docteur en philosophie). A titre d’exemple j’ai enfin compris ce qu’était – techniquement – l’ADSL. Non pas que que je ne l’avais pas compris mais je ne m’étais jamais posé la question : il s’agit ici d’illustrer le caractère documenté et pédagogique du livre.

La singularité Française

Profitant de la dimension protéiforme du roman, Bellanger y inclut un article prétendument publié dans la revue Esprit pour donner une perspective historique de la culture théorique française pour expliquer notre proximité intellectuelle avec le sujet de la singularité, et nous permettre de comprendre comment cela a pu aboutir à notre culture numérique. Sa conclusion apporte des éléments qui pourraient bien expliquer la raison d’être ainsi que la forme de la Théorie de l’information :

“Sur le point de basculer dans la théorie singulariste pure, les intellectuels français se sont paradoxalement retranchés dans la théorie littéraire et se sont pris de passion pour un objet presque parfait, et si complexe que plus personne n’était capable de le fabriquer depuis plus d’un siècle. Cet objet, le roman, était le laboratoire de la singularité à venir, en ce qu’il confrontait deux descriptions du monde : celle de Liebniz, centrée sur le personnage, et celle de Russel, moins héroïque mais peut-être plus poétique, car centrée uniquement sur les propriétés des choses.”

Les théories de l’information

Les chapitres sont introduits à chaque fois par une narration épisodique de l’histoire de théorie (dont celle de l’information de Shannon) ou de principes mathématiques tel que le Jeu de la vie de John Conway. Il s’agit alors de lectures d’une page ou deux, d’une grande densité scientifique que je n’ai intégrées qu’en diagonale.

Urbanisme et Houellebecq

A travers les thèmes développés par Théorie de l’information, on pressent l’intérêt du jeune écrivain pour l’architecture suburbaine : de longues descriptions de villes de banlieues, des réseaux routiers et de décors que l’on subit sans ne jamais y porter d’attention : cela sera une des trames de son roman suivant Le Grand Paris.

On retrouve aussi un ton volontiers neutre et technique à l’humour froid qui évoque parfois Houellebecq, romancier auquel Bellanger a consacré un essai. La richesse du vocabulaire et de la réflexion de Bellanger le rendent, sinon plus facile, tout au moins plus enthousiasmant à lire que l’auteur des Particules élémentaires, en partie parce que Bellanger ne se laisse jamais aller au règlement de compte, travers fréquent de Houellebecq.

Le fork fictionnel et poétique

Dans les 100 dernières pages, la trajectoire de son personnage – Pascal Estranger – bifurque (on aurait presque envie de dire qu’elle fait un fork) et s’éloigne de celle de Niel pour développer la dimension romanesque du livre en se consacrant à la fascination qu’exerce la singularité sur les grands dirigeants d’entreprises numériques. Une vision pessimiste (la contamination du vivant par l’obsession de tout numériser) qui ne me convainc guère car il donne une sorte de destination ou d’objectif à la technologie lorsque celle-ci relève plus selon moi d’un processus sans fin ni vision prédéterminée.

Cela n’occulte toutefois pas la dimension parfois poétique du livre, comme dans ce poème saugrenu (Bellanger fait feu de tout bois fictionnel), rédigé par un ami d’enfance du personnage principal et dont je ne peux m’empêcher de copier ici une strophe au pouvoir de résonance si particulier :

L’homme attendait que les machines / Lui communiquent le bonheur / Des labyrinthes anonymes / De Pacman et Space Invader

Bien écrit, bien pensé

Même si la dernière partie peut sembler vaguement décevante et peut souffrir de la comparaison avec la robustesse intellectuelle du reste du livre, un ouvrage passionnant, formidablement bien écrit – et donc formidablement bien pensé – d’un esprit fulgurant, comme en atteste la citation en ouverture de ce billet.

Un roman que j’ai englouti en 3 jours : très vivement recommandé.

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