Lectures du confinement : Jouer sa peau de Nassim Nicholas Taleb

taleb jouer sa peau

Nassim Taleb est un personnage singulier. Erudit, colérique, rigoureux, intraitable, iconoclaste, au sens de l’honneur hyper-développé, irrévérencieux et volontiers grossier, rhéteur redoutable prêt à ferrailler avec des Nobel ou des chercheurs par lettre ouverte ou tweets assassins, l’auteur est devenu une célébrité en 2008 suite à l’effrondrement du système financier qu’il avait prédit dans son ouvrage publié un an auparavant : Le Cygne Noir.

La figure du penseur omniscient méditérranéen

Fils d’aristocrate libanais, d’origine grecque et de confession chrétien orthodoxe, Taleb a suivi une éducation française au Lycée Franco-Libanais de la mission laïque française de Beyrouth et perpétue cette figure de penseur omniscient méditérranéen, héritier des classiques. Il est titulaire d’un MBA obtenu à Wharton et d’un PhD en sciences de gestion à Dauphine. Mais cela ne rend pas justice à l’extraordinaire culture de l’auteur du Cygne Noir dans des domaines aussi variés que les mathématiques probabilistes, la philosophie classique (c’est un expert du stoïcisme et il voue un culte à Sénèque), le monde de la finance ou l’étude des langues (il en parle 7 et en lit une dizaine).

Jouer sa peau – Asymétries cachées dans la vie quotidienne, est le dernier volet de Incerto son grand oeuvre qui regroupe ses cinq ouvrages : Le Hasard Sauvage (2001), Le Cygne Noir (2007), Le Lit de Procuste (2010), Antifragile (2012) et donc Jouer sa Peau (2017). Tout comme Antifragile développe une idée évoquée dans le Cygne Noir, Jouer sa peau approfondit des propos énoncés en clôture de Antifragile.

Un monde-diplo sans l’amour de la bureaucratie

Un ouvrage hors du champs politique confortable de chez-nous.fr avec les gentils à notre gauche et les méchants à notre droite. On retrouve ainsi chez le libertaire auto-proclamé des idées chères au Monde Diplomatique : les banques devraient avoir honte de privatiser les bénéfices et de nationaliser les pertes ; le lobbying éminemment dangereux de Monsanto pour les OGM (Taleb est allé en procès avec la firme agro-chimique – il a mis sa peau en jeu et a remporté le procès) ; il est immoral de se servir de la fonction publique à des fins d’enrichissement (l’exemple de Robert Rubin ou, à un moindre niveau, Barack Obama que Taleb déteste cordialement en raison de l’argent qu’il a obtenu de ses mémoires suite à ses deux mandats de président) et il se méfie de la psychologie comportementale.

Mais on retrouve aussi des idées qui feraient bondir Halimi ou Susan George : une grande admiration pour les entrepreneurs (les bâtisseurs qu’il ne confond pas avec les dirigeants encravatés) ; le courage comme seule vertu que l’on ne peut feindre ; un profond mépris pour la bureaucratie et l’état tout puissant ; ou encore une aversion pour la psychologie cette “discipline molle, pâteuse et auto-référentielle”. Sans parler de ce point de vue sur les travaux de Piketty (dont il démonte la pertinence mathématique et sémantique – selon NNT Piketty n’a pas compris le concept même d’inégalité) et sur ses admirateurs, point de vue auquel on a du mal à voir la rédaction souscrire :

“L’enthousiasme général qui a accueilli son livre était représentatif du comportement de cette catégorie de gens qui adorent théoriser et s’engager dans une fausse solidarité avec les opprimés tout en consolidant leurs privilèges.”

Ma sympathie s’arrête pour l’auteur libanais là où commence les siennes, parfois douteuses : Trump, car c’est un entrepreneur ; les autocrates tels que Poutine qui n’ont pas peur de jouer leur peau et d’assumer leur propos ; ou encore David Cameron dont Taleb était proche des conseillers.

Traité philosophique sur l’éthique

Tout comme les autres ouvrages de Incerto (le recueil d’aphorismes Lit de Procuste mis à part) Jouer sa peau peut-être lu comme un traité philosophique sur l’éthique de la connaissance (comment savons nous ce que nous prétendons savoir ?) ou la symétrie dans les conséquences de nos choix et de nos décisions. Sommes-nous prêts à subir  une perte potentielle en cas d’erreur, équivalente au gain potentiel que ous pourrions collecter en cas de réussite ? La question au coeur du principe de jouer sa peau. Car cette symétrie n’existe pas et si au contraire on constate un transfert de risques, car ce “mécanisme de transfert de risques entrave l’apprentissage.”

Volée de bois vert

On a le sentiment qu’à mesure qu’il avance dans son oeuvre, Taleb est de moins en moins enclin à se montrer miséricordieux. Ainsi les journalistes, les banquiers, les bureaucrates, les arty fartsy (que l’on pourrait traduire en “prout-prout intellos”), les économistes – avec un goût particulier pour les Nobel (Thaller, Krugman, Sunstein), et ceux qui ont du succès (les hypothèses mathématiques de Piketty) – ou encore les psychologues (Steven Pinker) en prennent pour leur grade.

Une volée de bois vert appuyée par des théorèmes mathématiques et une culture encyclopédique pour fustiger ces personnes “trop nombreuses, qui dirigent le monde sans mettre leur peau en jeu.”

L’intellectuel et la bureaucratie

Sans relâche, Taleb revient sur la primauté de l’action sur le verbe. Erudit pratiquant (il concède consacrer 30 heures par semaine à la lecture et avoir une bibliothèque comparable à celle de Umberto Eco) il est difficile de le traiter d’anti-intellectuel lorsqu’il fustige le savoir non validé par la pratique :

L’intellectualisme consiste à croire qu’on peut dissocier une action de ses conséquences, dissocier la théorie de la pratique, et qu’il est toujours possible de réparer un système complexe par des approches hiérarchiques, c’est à dire de façon top-down (…)  Ceux qui parlent devraient faire et seuls ceux qui font devraient parler.

En cela, l’intellectuel est semblable pour l’ancien trader à la bureaucratie qu’il définit ainsi : un mécanisme grâce auquel une personne est confortablement coupée de la conséquence de ses actes.

De plus, selon le Distinguished Professor of Risk Engineering at the New York University Tandon School of Engineering, les personnes qui sont décorélées de la réalité opérationnelle sont incitées à la complexité et incapables de simplicité. Ce qu’il explique des architectes urbanistes, on le retrouve chez les architectes logiciels : “ils construisent pour impressionner les autres architectes et on se retrouve avec d’étranges et d’irréversibles structures”. Pour quelle raison ? Parce que “les gens qui sont éduqués, choisis et rémunérés pour trouver des solutions compliquées n’ont aucun avantage à mettre en oeuvre des choses simples.”

Le courage des journalistes

Si Taleb ne porte pas les journalistes dans son coeur – ainsi celui du Guardian qui a récupéré une petite phrase le met hors de lui, il peut s’avérer que parfois ceux-ci peuvent faire preuve de courage. Je ne peux m’empêcher de penser aux prises de position de Jean Quatremer durant la crise des gilets jaunes ou à celles Patrick Cohen durant l’épisode COVID en lisant ce lignes :

Il est beaucoup plus vertueux de défendre la vérité lorsque celle-ci est impopulaire, parce que cela vous coûte quelque chose – votre réputation. Si vous êtes journaliste et vous comportez de telle manière que vous risquez d’être ostracisé, vous êtes vertueux. Certains n’expriment leur avis que dans le cadre d’opérations de lynchage de masse, quand cela ne présente aucun risque, et pensent par dessus le marché, se montrer très vertueux. Ce n’est pas de la vertu, mais du vice ; un mélange d’intimidation et de lâcheté.

Jouer sa peau et le défi de la simplicité

Cela fait écho au code Hammourabi auquel Taleb revient souvent dans Antifragile et par lequel un maçon qui construit une maison qui s’écroule et tue une personne doit donner de sa vie ou de celle de ses enfants en compensation. Il retire de ce postulat plusieurs enseignements très féconds tels que :

Les choses conçues par les gens qui ne risquent pas leur peau ont tendance à se complexifier

Les gens qui ne risquent pas leur peau ne comprennent pas la simplicité

Jouer sa peau permet de juguler l’hubris humaine

Le décorum et les artsy fartsy

Enfin Taleb et son éthique rustaude s’attaquent impitoyablement au décorum et aux apparences qui indisposent ce forcené de la connaissance profonde. Que ce soit les “intellos” (les artsy fartsy dans cet entretien du Guardian) que l’on retrouve à cette lecture de Borges, les restaurants dans lesquels on ne mange des portions minimes qui coûtent une fortune ou encore cette écrivaine Susan Sontag qui lui tourne le dos après avoir entendu qu’il était trader, on voit bien que Taleb a du mal avec les conventions sociales, le jeu des classes et la comédie humaine.

Millionnaire incomode

Millionnaire depuis la crise de 1987, dans laquelle il a joué contre le système qui se croyait indestructible, ce qu’il fera encore en 2008, pour des revenus encore supérieurs, Taleb se targue de posséder ce “Fuck-you-money” qui lui permet de dire ce qu’il veut à qui il veut sans avoir à gaspiller son énergie intellectuelle à prendre des pincettes pour les ménager.

Son rapport à l’argent n’est pas celui d’un prédateur (il concède qu’une partie de ses revenus à l’Université de NY sont reversés à des associations), mais reste incommode et brutal :

“A peu près toutes les personnes que je connais et qui, de façon chronique, ont échoué dans les affaires, souffrent de ce blocage mental, de cette incapacité à comprendre que si quelque chose de stupide marche (et fait de l’argent), ce ne peut être stupide.”

Asymétries cachées de la vie quotidienne

Une réflexion passionnante sur les asymétries que l’on prend souvent comme argent comptant et qu’il faut savoir questionner, et ce à tous les niveaux de la société. Ainsi sa démonstration sur le fait que les minorités les plus intolérantes sont souvent celles qui prévalent et font entériner leurs préférences – en raison de l’asymétrie de leurs positions par rapport au reste de la société.

Si Taleb s’intéresse tant aux symétries des relations c’est parce qu’il y recherche la vertu, la vertu classique, et “l’éthique de la vertu”.

Un ouvrage très recommandé même s’il s’avère moins impressionnant et moins fécond que le formidable Antifragile (dont ce blog a déjà parlé). Jouer sa peau peut agacer en raison des marottes de l’auteur (les incessantes références à l’haltérophilie) et de sa propension, peu élégante, à régler ses comptes.

Mais il reste ce genre de livre somme qui parcourt différents champs de connaissance avec panache, propose des intuitions souvent fulgurantes, et offre un avis tranché sortant de la complaisance diplomatique qui peut diluer l’intérêt ou le message d’ouvrages plus académiques.

1 Comment

  1. J’ai adoré “Jouer sa peau”, très clairement parce qu’il confirme mes propres idées sur l’asymétrie. Quant à la manière dont l’auteur s’exprime, je reconnais qu’elle fatigue à la longue : entre les généralisations à grande échelle d’un côté et le pointage de doigt sur des individus nommés, les formules ont beau être parfois amusantes mais elles ne grandissent pas l’ouvrage. L’auteur ne réalise sans doute pas que le pointage du doigt en question a beau être ravageur, il fait de la publicité pour ses victimes. Un effet asymétrique qu’il n’a peut-être pas vu venir.

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