Steve Jobs est-il le Michelangelo de notre ère ?

(English Version)

Alors que pour la seconde fois de l’histoire récente d’Apple, Steve Jobs prend quelques distances avec la direction de l’entreprise pour raisons de santé, #hypertextual rend hommage à l’homme que Fortune a élu dirigeant de la décade 00.

Milliardaire dans quatre industries à la seule force de sa créativité, Sa Steveté comme le surnomme affectueusement ses admirateurs (His Steveness) jouit d’un incomparable statut d’idole aujourd’hui.

Revenons sur les raisons de l’idolatrie qu’il suscite et essayons de trouver un équivalent dans l’histoire (attention : il y a un indice dans le titre) ….

L’avant garde comme seule stratégie

Dans Chief Cultural Officer, l’anthropologue canadien Grant McCracken explique le rôle fondamental de la prise en compte de la culture dans la stratégie des entreprises. Selon McCracken, peu de dirigeants ont pris cette dimension en compte dans leur stratégie autant que Steve Jobs.

Notre culture a été fondée sur une simple distinction entre le mainstream et l’avant garde. Le mainstream est conformiste, sans imagination et majoritaire. L’avant garde est rebelle, créative, imprudente et prompte à prendre des risques. Le positionnement de Steve Jobs : Nous jouerons l’avant garde, le PC sera le mainstream.

Dans la stratégie d’élaboration de produits il y a 2 approches : satisfaire le client en lui proposant ce qu’il attend ou le surprendre avec un produit innovant. La première stratégie est plus conservatrice et suscite au mieux la satisfaction. La seconde est beaucoup plus risquée mais lorsqu’elle fonctionne, elle est la source d’une récompense bien plus élevée : la fascination ou ce que Guy Kawasaki appelle l’Enchantement.

Jobs a fait son choix :  Vous ne pouvez pas simplement demander au public ce qu’il attend et ensuite essayer de le construire car au moment où vous leur livrez, ils veulent quelque chose d’autre. L’idée d’avoir un positionnement de suiveur est insoutenable pour lui. Ignorer la demande du client est un principe comme le montre aussi cet article du New York Times : Quelles études de marché avez vous faites pour préparer le lancement de l’iPad ? SJ : Aucune, ce n’est pas le boulot des clients de savoir ce qu’ils veulent.

Innovation@Apple = Design + Usabilité + Simplicité + Eco-systèmes

De nombreux détracteurs d’Apple dans l’industrie, ceux là même dont les croyances technologiques et les produits laborieux ont été ringardisés par les produits Apple, fustigent ouvertement le tout design de l’approche Apple. Une preuve supplémentaire, s’il était nécessaire, de leur incompréhension de la transformation de la demande du public. Design is not just what it looks like and feels like. Design is how it works (Jobs).

En matière d’usabilité, la personne qui a le mieux identifié la profonde rupture de l’iPhone est Kathy Sierra (cette A-Lister dont #hypertetxual est éperdu). Il s’agit de la fluidité de l’expérience incarnée par le rebond dans le défilement. Si cette fluidité nous touche tant c’est parce qu’elle est naturelle. Dans la nature il n’y a peu d’évènements discontinus et abrupts : le rebond dans le défilement des listes de l’iPhone rend l’expérience naturelle. C’est un peu la même chose avec la molette de l’iPod : le doigt ne sautent plus de boutons en boutons, il glisse sur une molette. Selon Sierra, si les produits Apple sont si addictifs c’est parce qu’ils respectent un des principles of animation.

Par ailleurs, de grands produits ne peuvent être le résultat que de la concentration d’efforts sur un objectif précis répond Jobs à Business Week : L’innovation emerge lorsque l’on dit non à des milliers de choses pour s’assurer que l’on ne prend pas le mauvais chemin ou essayons d’en faire trop. Ou encore cette remarque de la part de John Sculey, la dernière personne ayant managée Jobs : “Ce qui rend la méthodologie de Steve différente de toute autre est qu’il a toujours su que les plus importantes décisions ne concernaient pas ce que l’on faisait mais plutôt ce que l’on ne faisait pas.

Dernier axe de la politique d’innovation de Jobs : la création d’éco-systèmes. Jobs a complètement intégré les règles du context awareness (sensibilité au contexte) et propose une offre complètement intégrée reliant l’ordinateur, le logiciel, un appareil nomade et une offre en ligne. L’iPod avec iTune, l’iMac et iTune store, l’iPhone avec l’AppStore, l’iPad et l’iBookStore. Apple vend une expérience connectée intégrale et révolutionne les industries musicales puis de la téléphonie mobile.

Jobs et les Hackers

Si Sa Steveté n’a jamais laissé le moindre centimètre de terrain aux desideratas des clients, il n’en n’a pas plus laissé à une autre corporation très influente de l’industrie informatique : les hackers et la communauté du logiciel libre.

Il y a eu un rapprochement au début des années 2000 avec l’utilisation du système d’exploitation Mac OS X, basé sur un noyau UNIX, proche du noyau Linux adoubé par cette communauté. Cette communauté partage alors avec Jobs un ennemi commun : le système d’exploitation Windows du Microsoft de Bill Gates.

Mais cette alliance fait long feu. Jobs identifie la piraterie comme un ennemi de sa stratégie iTunes et ferme hermétiquement son système d’exploitation d’appareils nomades iOS (iPad, iPhone) à tout hacking. Le noeud du conflit est abordé par #hypertextual à la sortie de l’iPad :

Le problème pour les hackers : Jobs et Apple ont largement démocratisé la technologie. Les prouesses technologiques ne suscitent plus l’admiration. Les applications bien conçues le font. Ce que veulent les gens ce sont des applications qui servent et qui sont faciles d’utilisation indépendamment de leur complexité technologique. Pour les Hackers, c’est un sacrilège.

Efficacité redoutable

Contrairement à l’image que l’on se fait du génie inventif, lunaire et détaché des contingences du quotidien, Steve Jobs fait preuve d’une efficacité redoutable dans son activité.

Nous sommes nombreux à être fascinés par son détachement coolissime et laidback lors de ses keynotes. Nous ne le sommes encore plus lorsque l’on apprend le contraste qui existe entre ce détachement et le travail colossal abattu lors de la préparation.Ce témoignage montre combien ces préparations sont éprouvantes pour ses collaborateurs.

Cette efficacité se retrouve aussi lors de l’élaboration des Apple Stores. Jobs a recruté le responsable logistique de Gap pour réaliser les siens. Il a d’abord réalisé un prototype qu’il a testé lui même avant de tout refaire avec le succès que l’on sait. Au moment de la rédaction de cet article de Fortune, les Apple Stores sont les magasins générant le plus gros chiffre d’affaires des US au mètre carré.

Michelangelo

Steve Jobs a acquis un statut bien supérieur à celui d’autres golden boys de l’industrie informatique tels que Bill Gates (Microsoft), Michael Dell (Dell) ou Larry Elison (Oracle) en raison de son incroyable talent de visionnaire. Il est celui dont on se rappellera car il a littéralement fait advenir le futur. Là où un J2M gesticulant promettait milles choses, Jobs les a mises à la disposition du grand public.

En se concentrant sur le design et l’usabilité il est parvenu à rendre la technologie fluide et naturelle, à en faire un prolongement de l’homme. Il a transformé le plomb de la technologie en or d’objets sociaux, pratiques et glamour.

Cette formidable aptitude à lire les désirs technologiques de ces contemporains fait de Jobs la personne qui incarne le mieux cette époque révolutionnaire que nous traversons, époque qui a vu en 15 ans l’avènement des nouvelles technologies de la communication avec internet, la téléphonie mobile et les appareils nomades.

Jobs n’est évidemment pas un artiste comparable à l’immense Toscan (Paul Graham a vécu quelques retours de flammes hilarants en se risquant à la comparaison entre les hackers et les peintres). N’en demeure pas moins qu’avec sa vision et ses créations, il incarne la révolution du numérique, tout comme Michelangelo incarnait celle de la Renaissance.

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9 Comments

  1. Je pense qu’un parallèle entre la Renaissance et la période que nous vivons est possible. A dire vrai, je suis convaincu que la renaissance que nous vivons dépasse celle du passé dans les bouleversements qu’elle induit.
    Par contre, les hommes qui soutiennent et accompagnent ce bouleversement sont désormais beaucoup plus nombreux et incontestablement plus connectés et interdépendants. Je ne pense pas que des hommes au savoir universel et aux influences du même tonneau sont de notre époque, plus complexe et diverse.
    Michelangelo a laissé des traces, physiques, de son passage, et on continue de les admirer dans les musées aujourd’hui. On ne retiendra que des idées de Jobs, un état d’esprit, une histoire, celle de ses réalisations, pas des oeuvres concrètes. Il n’y a pas de livre de Jobs 😉 Ceci aussi est différent.

  2. Bonjour Trémeur,

    Merci pour votre commentaire. EN effet, il y a un parallèle intéressant entre notre époque et la renaissance.

    D’ailleurs la bande du Cluetrain Manifesto ont poussé le vice à définir les 95 thèses de la révolution internet, en parallèle avec les 95 thèses de Luther que l’avènement de l’imprimerie a permis de diffuser.

  3. Oui, par contre le Web ne contribue pas qu’à la diffusion, comme le fit l’imprimerie. C’est là le changement radical avec la Renaissance. Il s’agit de constater de nouvelles pratiques, qui ne permettent pas seulement la diffusion d’informations du passé, mais contribue à l’émergence d’une intelligence collective par le partage des idées que suscitent la diffusion des informations, et la constitution de savoirs partagés, évalués, commentés. Ce dont l’humanité va tirer profit. Cela sonne évangélique, mais votre article s’y prête 😉

  4. Oui mais le changement de l’imprimerie était d’une échelle comparable à celle d’aujourd’hui : d’un seul coup, la connaissance pouvait se diffuser à tous. Cela nécessitait toutefois l’apprentissage de la lecture et des usages de lecture.

    Serge Soudaplatiff avance lui que la rupture que nous vivons correspond non pas à l’apparition de l”imprimerie mais à celle de l’écriture. Je vous invite à voir sa vidéo fascinante ici

  5. Je doute qu’avec l’imprimerie on soit passé de 0 à 500 000 en 5 ans… Le rythme s’emballe un rien tout de même.
    Je connais sa vidéo. Si c’est celle qui le montre à l’EN, je trouve que l’aspect le plus intéressant de la chose est qu’il soit encore obligé d’évangéliser les futurs élites de la nation sur la question de l’usage d’Internet. Ce simple signe montre qu’il y a comme un petit retard à l’allumage et une réticence hexagonale…

  6. Depuis l’avènement d’internet, des sites web et blog le premier venul peut se lancer dans de grandes masturbations intellectuelles en public et se lancer dans une comparaison d’un patron représentant ce qu’il y a de pire dans le capitalisme ultra libéral à un artiste de talent qui restera gravé dans les mémoires pour encore plusieurs siècles alors que le boutiquier qui a fait fortune en empruntant les idées des autres sera oublié en quelques décennies voir moins.

  7. Vous avez raison Trémeur, tout cela va beaucoup plus vite et les changements sont bien plus radicaux aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été.

    Mais songez à l’obscurantisme du moyen âge et comment cela a changé avec la renaissance.

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