Mission AEC Silicon Valley – Au coeur de l’innovation et de l’économie numérique

J’ai eu la chance d’être invité par l’AEC aquitaine pour une conférence sur le retour de leur mission dans la Silicon Valley.

Du beau monde impliqué dans la mission pour un retour enrichi par les différents profils et les différentes perspectives sur l’eldorado du monde numérique :

Le débat a été animé par Thierry Ulmet directeur de la communication de l’AEC. (sorry d’avance c’est super long).

Après une petite introduction du président de l’AEC, Marcel Desvergne, encore stupéfait par le choc culturel et s’étonnant, espiègle, de l’absence de cravate dans la Silicon Valley, le débat démarre : une thématique donnée et l’analyse des intervenants.

1) Pourquoi et comment réussit-on dans la SV ?

Thierry Happe

La Silicon Valley est une inépuisable source d’étonnement. Ce qui touche le plus : l’enthousiasme et la foi dans l’avenir. Il y a une alchimie remarquable entre un écosysteme basé sur les Universités (Stanford, Berkley) d’une part et un esprit d’entreprise de l’autre.

40% des actifs de la Silicon Valley ne sont pas nés aux US. Le trait culturel commun : la culture d’innovation. Une culture de la rupture, et de la contestation héritée de la culture Hippie dont San Francisco a été l’épicentre. Cette culture disruptive est vraiment prise au sérieux, il ne s’agit pas d’un optimisme béat.

Les 2 principes forts qui guident ces entrepreneurs : 1) on va changer les choses 2) on va gagner de l’argent. En retour, une fois devenus riches, ces anciens élèves contribuent à la richesse des universités auxquelles ils font des dons importants. On y retrouve ainsi des pavillons au nom d’anciens élèves.

Il n’y a pas de stigmatisation de l’erreur. Quelqu’un qui monte une start-up et échoue ou quelqu’un qui est licencié parce qu’il ne faisait pas l’affaire ne sont pas comme chez nous automatiquement catalogués comme “losers“. Du coup il y a moins d’appréhension et davantage de prises de risques.

Anne Marie Keiser

La Silicon Valley demeure un mythe, celui de la ruée vers l’or. Lors de nos visites de grandes entreprises nous avons pu observer des modes de gouvernance très différents. L’austérité d’IBM, l’ambition de Cisco, l’obsession de sécurité et la quasi paranoïa de Apple, la coolitude de Google.

En tant que responsable de collectivités, les problèmes que rencontrent celles de Californie m’intéressaient au premier chef. Elles sont confrontées au même que nous : le déficit. Quelle est la contribution de la ville de San Francisco à la Valley ? La libération de la donnée (voir section 5).

Au delà de cette volonté de changer le monde et de faire fortune, il y a une troisième source de motivation : la recherche de la reconnaissance. La volonté de faire la couverture de Business Week.

Je reviens sur cet optimisme lucide dans lequel baigne la Valley. Il s’agit aussi d’un désir de survie optimiste. La société est dure (grand nombre de homeless), il s’agit d’un zone sismique donnant un caractère éphémère et incandescent à l’existence là bas.

Thierry Gellé : Ce qui m’a le plus marqué : Google. Cela donne l’impression du “monde merveilleux de oui-oui”. C’est très étonnant.

Hypertextual

La remarque de Thierry Gellé est splendide en ce qu’elle illustre les obstacles culturels français dont Hypertextual a déjà traité. En particulier la défiance systématique, la croyance profonde dans le caractère nécessairement conflictuel dans la relation professionnelle, et la diabolisation de l’entreprise.

Sans parler de notre propension particulière au pessimisme, caractère que nous identifions au doute et à la sagesse. Pour citer Gérard Grunberg, directeur de recherches CNRS/Sciences-Po : l’optimisme social est implicitement identifié à l’adversaire, aux représentants des couches sociales qui tireraient avantage de l’ordre à venir.

2) un écosystème numérique

Thierry Happe : Cet écosystème est constitué de 3 partenaires. D’abord les universités, principalement Stanford (prix nobels, grand nombre de brevets …). Puis les partenaires juridiques : avocat et chasseurs de tête et enfin les Capitaux Risqueurs.

Anne Marie Keiser : Je suis convaincue de la synergie, du besoin de fertilisation croisée entre l’université et les porteurs de projets. Les entreprises ont à portée de main l’intelligence et les idées.

Thierry Happe : Les universités apportent une dimension culturelle : entrepreneurship, réseau anciens élèves. A ce titre le campus Google est remarquable : il est conçu comme un campus universitaire.

Antoine Cuerck : Il y a un système d’entraide très forts entre les anciens élèves. Je vois 3 facteurs de succès dans cet écosystème : le caractère multiculturel, l’argent (les capitaux risqueurs), et la remarquable perméabilité entre l’enseignement et l’entreprise. A ce sujet, nous avons un long chemin à parcourir pour mettre en oeuvre une telle interaction. A titre d’exemple, Georges Nahon (Orange Lab) nous a racontés ces rencontres Tech Kids ou des universitaires ayant des projets rencontrent des PDG (tel Jeff Bezos).

Professeur Najim

(Le professeur Najim ne faisait pas partie des intervenants mais du public. Il enseigne à l’université du Maroc et à l’ENSEIRB. Il prend la parole car cette problématique de collaboration université – entreprise est pour lui nodale dans son travail de tous les jours)

Il y a un grand nombre d’obstacles. Dans l’optique du classement de Shanghai on regroupe les laboratoires et les universités pour créer des pôles d’expertise. En conséquence de quoi, nous, chercheurs, passons notre temps à régler des problèmes administratifs. Alors que tout le monde sait que des petites structures plus agiles sont bien plus productives en terme de recherche. A ce sujet, le PDG d’un groupe de l’industrie pharmaceutique le reconnaissait : “Nous avons commis l’erreur d’avoir concentré la rechercher dans les grosses structures”. Car on regroupe les entités et au final les équipes sont moins réactives.

3) Innovation de rupture

Thierry Happe : Ces grosses entreprises sont en permanence à la recherche d’innovation de rupture. Pourquoi la rupture ? Parce que la rupture donne une position dominante. Exemple d’Apple bien sûr et de l’extraordinaire capacité d’innovation. Et pourquoi chez nous nous n’y arrivons pas ? Plusieurs pistes. La première est qu’il faut revenir à l’humain. Jean Louis Gassée, l’hôte de l’équipe le dit ainsi : “Dans la SV nous sommes tous à 30mns l’un de l’autre, il y a une grande proximité humaine”.

Thierry Ulmet

Dans cette culture d’innovation disruptive, chère à Clayton Christensen que tout le monde a lu dans la Valley, il y a 2 notions importantes. Tout d’abord la logique de défricher les frontières et territoires (cette culture du chercheur d’or) et ensuite une logique contestataire, un refus du statu quo.

L’exemple de Cisco est très symptomatique. Il y a ce désir de mettre à jour des technologies de rupture pour être numéro un et gagner de l’argent. On ne s’interdit rien. On y a constaté une grande capacité à créer une émulation en interne. Exemple du concours i-prize qui est une foire aux idées. 824 idées soumises en 3 mois. Pour chaque idée intéressante ils vont investir jusqu’à $US 2 Millions avec pour objectif de récupérer $US 1 Milliard.

Il s’agit de l’innovation par le nombre. Cisco dispose aussi d’un système d’analyse de mail et de télé-conférences. Ce système identifie les sujets en fonction du nombre d’occurrences dans la conversation. Ainsi il capturent la collaboration tacite. Cela leur permet ensuite d’extraire des idées de projets et d’innovation.

Hypertextual

Au sujet du refus du statu quo, rien ne l’illustre mieux que ce dessin de Hugh McLeod : Change The World or Go Home.

Au sujet de Cisco, un exemple extraordinaire d’entreprise ayant compris que la survie passe par une perpétuelle mutation, lire cet article du blog de Harvard sur les cinq piliers du changement mis en oeuvre par John Chambers le CEO au début des 90s : How Chambers learned to collaborate at Cisco.

Pour notre équipe, venant du pays de Polytechnique et de l’ENA, et des freins culturels qui sclérosent l’innovation, il y a cet impensé que l’organisation peut en effet nuire à l’innovation.

4) Web Temps réel et réseaux sociaux

Thierry Ulmet : Un élément marquant dans la Valley est ce culte de l’immédiat. Il y a un impact considérable des réseaux sociaux sur les produits de demain, confirmé par tous les interlocuteurs : la bascule est en train de se faire.

Thierry Happe

Avant on cherchait l’information sur Google. Depuis l’avènement des réseaux sociaux ils deviennent le point d’accès privilégié à l’information et à la recherche. A ce sujet l’apogée de Facebook en Mars aux US, puis au Royaume Uni donne une bonne indication de la bascule qui est en train de s’opérer.

Cela pose la question sur le problème des données. Facebook peut très bien utiliser les données (iLike) de ses 400 Millions d’utilisateurs pour revendre ces informations à des business.

A présent on ne parle plus seulement d’économie numérique mais de société numérique. Un exemple spectaculaire : la page Facebook de San Francisco a 250K clicks par jour, alors que le site internet n’en n’a que 10K. L’explosion de Twitter (50M+ d’utilisateurs) est aussi symptomatique.

Hypertextual

Au sujet de l’économie numérique, même Steve Jobs s’est trompé à ce sujet et à sous-estimé l’impact du numérique dans la vie quotidienne.

Avec un ratio 25 fois plus important on comprend mieux pourquoi les réseaux sociaux sont la priorité de 95% des organisations US, alors qu’en France 67% des décideurs informatiques jugent les réseaux sociaux dangereux.

5) Open Data

Thierry Umlet : San Francisco a complètement libéré ses données au travers d’une API publique. Cela permet ensuite à de nombreuses petites entreprises d’offrir une myriade de services nouveaux. Cette libération de la donnée publique a servi de moteur économique. Lorsque l’on sait la réticence qu’on les politiques pour rendre publique ne serait-ce que le compte rendu de sessions de travail, on mesure le chemin que l’on a à parcourir.

6) Green IT

Thierry Ulmet : Il s’agit d’un petite déception pour notre mission car il ne s’agit pas d’un développement aussi important que l’on aurait imaginé.

Antoine Cuerq

On retrouve à ce sujet l’aversion pour la règlementation et la préférence pour l’incitation. Du coup ils ont tout de même une longueur d’avance. Par exemple les compteurs électrique intelligents. On compte 2.7 Milliards compteurs électriques dans le monde – et 8% compteur intelligent dont 15% aux US.

Nous n’avons pas constaté d’emplois nouveaux dans ce domaine pour l’instant en Californie même si la municipalité de San José en prévoit 25.000 d’ici en 2015.

Un concept qui nous a semblé particulièrement novateur à ce sujet : le concept IBM des smart cities.

7) Paradoxes

Même si la Valley reste l’Eldorado des nouvelles technologies, un certain nombre de travers et de limitations du système américains ont été constatés :

– Difficulté des collectivités territoriales (le doute sur la possibilité de régler les salaires de fonctionnaires)

– Problèmes d’infrastructure. Un paradoxe fascinant : les problématiques d’alimentation électrique ou le réseau télécom qui ne peut répondre à la demande en bande passante. Ainsi AT&T qui envisage de revoir ses offres de connexion internet illimitée pour l’i-Phone. A ce titre l’abandon du projet wi-fi / wi-max annoncé par la municipalité de San Francisco mais qui a depuis été abandonné. Celle-ci développe néanmoins un réseau d’infrastructure s’appuyant financièrement en grande partie sur le grand emprunt lancé par la politique Keynesienne de Obama.

– Transports : Des problèmes de capitale à dimension réduite (700,000 habitants) avec une congestion automobile monstre.

– Social : Un coût de la vie extrêmement élevé. Le coût et la faible qualité des soins médicaux, le grand nombre de homeless. Même si Thierry Ulmet précise que la ville de New York offre des billets de train aux homeless pour qu’ils puissent passer l’hiver en Californie, sous un climat plus clément.

– Culture superficielle. De nombreux français expatriés rentrent au pays car il ne sont plus à l’aise avec cette culture plutôt superficielle. Ce sentiment est appuyé par une obsession de la réussite personnelle et la primauté de l’individu sur la collectivité.

Conclusion et analyse Hypertextual

… et Thierry Happe de conclure :

C’est la force que nous avons : notre richesse culturelle construite sur deux millénaires de civilisation. La question est comment la libérer. Il s’agit d’une question de société, importante et stratégique.

Hypertextual propose donc quelques éléments de réponse.

Le problème ne se situe pas au niveau de nos compétences ou de notre inventivité mais au niveau de la culture du management. Car l’innovation du management est une des clefs du management de l’innovation.

Malgré le retour enrichi par les différentes perspectives, on peut regretter que cette mission ne se soit pas intéressée à cet aspect. La confrontation à l’autre fait certes apparaître ses spécificités, mais aussi, en creux, les nôtres.

Elle aurait ainsi constaté le rôle de la culture du management dans une organisation aussi austère qu’IBM. Elle se serait aussi rendu compte qu’à l’université de Berkeley, des études passionnantes sur le management sont menées et obtiennent auprès de notre SYNTEC national le prix Académique de management.

La mission ne s’y est pas intéressée car il s’agit d’un sujet un peu tabou dans notre société stratifiée et roide qui nourrit une culture de l’organisation hiérarchique. Il s’agit d’un culture mise à mal dans le monde inter-connecté du 21ème siècle où de nouveaux défis se présentent.

Un monde qui n’a jamais vécu autant de changements aussi profonds, rapides et radicaux. Et pour lequel l’adaptabilité et l’agilité sont des vertus cardinales. Quelques pistes :

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4 Comments

  1. Bonjour ceciiil,

    un simple commentaire afin de vous saluer et de vous souhaiter d’agréables vacances si toutefois vous en preniez cet été.

    Kabale

  2. Bonjour Kabale,

    Quelle agréable surprise et gentille attention. Merci à vous. ET bonnes vacances à vous aussi. J’ai cette chance de faire partie de ceux qui partent en vacances …

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