France je t’aime je te quitte

Un ouvrage rapidement évoqué lors de sa sortie et plus longuement chroniqué aujourd’hui après sa lecture.

Christian Roudaut est journaliste et vit en Angleterre depuis une dizaine d’années. L’objectif de cet ouvrage consacré aux français du dehors, ceux qui ont décidé d’émigrer, est d’offrir des pistes de réflexions sur ce qui peut être amélioré en ayant l’humilité nécessaire pour s’inspirer sans nécessairement copier de ce qui se fait hors de nos frontières.

Je t’aime je te quitte

Un ouvrage qui trouvera nécessairement un écho particulier chez ceux qui, comme moi, ont un jour décidé de partir pour tenter leur chance à l’étranger. Une analyse nourrie de nombreux témoignages recueillis par un journaliste qui s’attache à montrer la subtile ambivalence du sentiment des expatriés envers la mère patrie.

L’auteur s’efforce ainsi de comprendre les motivations poussant nos concitoyens à l’expatriation alors que le statut d’expatrié a complètement changé durant ces 20 dernières années. Nous sommes bien loin de l’image d’Epinal (cadre colonialiste, bénéficiant d’avantages colossaux) qui ne concerne plus qu’une infime minorité de cette population.

On retrouve un certain nombre d’idée-forces qui reviennent avec régularité et que l’on évacue collectivement de manière régulière sous prétexte qu’elles sont émises par des expatriés. Petite liste des motivations principales d’expatriation des français, motivations qui doivent nous questionner.

1. Un statut français

Dans les faits, le profil socio-culturel des expatriés français a beaucoup évolué. L’image caricaturale dans l’inconscient-collectif.fr (libéraux, droitisés, privilégiés – le souvenir des expats en Afrique) a fait long feu et ne représente plus qu’une minorité de cette population.

On retrouve en effet de nombreux français d’origine immigrée, qui présentent cet étonnant paradoxe : sous-classés en France, ils sont officiellement reconnus comme français à l’étranger. Hannid Senni propose un témoignage frappant à ce sujet dans De la cité à la city.

2. Les moyens de la recherche

Un second socio-type d’expatrié qui ne correspond pas à l’image d’Epinal est celui des chercheurs. Une population dont l’expatriation est là encore motivée par la considération dont ils jouissent dans d’autres pays.

Aux Etats-Unis particulièrement, les PhD (thèsards) sont encore mieux considérés que les masters d’universités, aussi prestigieuses soient-elles. Lorsque chez nous ils obtiennent péniblement des CDD, nos chercheurs se voient offrir des conditions sans commune mesure avec ce qu’ils peuvent avoir dans l’hexagone que ce soit au niveau des moyens alloués, de la rétribution, des conditions d’embauche.

3. La fluidité sociale

Une autre motif récurrent chez nos expatriés est la perspective de carrière beaucoup plus ouverte. L’étroite relation entre la nature des diplômes obtenus et les perspectives de carrière, confère à notre société une nature ultra-déterministe, foncièrement inégalitaire, où seuls ceux qui ont les clefs pour décoder le système peuvent en bénéficier.

A 23 ans tout est joué, il n’y a pas de seconde chance. A moins de s’expatrier. Et là c’est une révélation que j’ai moi-même vécue à Londres en 1996 en tant que consultant indépendant. On se sent libéré d’un poids et surtout on se sent en contrôle de sa vie professionnelle : c’est une sensation libératrice. En particulier dans notre pays où le champ des possibles est réduit à peau de chagrin comme le montre cet article de Slate sur le pessimisme des jeunes, un autre sujet déjà évoqué par #hypertextual.

L’ouvrage de Roudaut montre combien ce point à été instrumental dans l’expatriation de nombreux français interrogés.

En toute honnêteté, il s’agit d’un point remonté aussi dans un article d’El Pais (Courrier International #1077) sur les motifs d’expatriation des jeunes espagnols en Amérique du Sud ces dernières années. Reste que cette expatriation a une forte connotation conjoncturelle (crise en Espagne, chômage à plus de 20% etc …).

4. Culture moins conflictuelle

Un point intéressant remonté par une journaliste expatriée à Sydney est celui de la tradition de la relation conflictuelle, un élément essentiel de notre culture. Un élément que l’on ne découvre qu’en creux à l’étranger, “tiens les gens ne sont pas ouvertement cyniques et agressifs ici”, et que, étrangement, on ne regrette pas un seul instant.

Bien sûr la journaliste n’est pas dupe et rappelle comme les grands sourires et la bonne humeur affichée par ses voisins australiens est un peu superficielle. Mais elle concède aussi comme la mauvaise humeur brandie comme un étendard dans l’hexagone peut être épuisante lorsque l’on est de retour au pays.

Un point étroitement relié à notre défiance chronique parfaitement mis en lumière par les travaux de Yann Algan. En France nous faisons moins confiance en nos concitoyens qu’au Mexique un pays où proportionnellement, il y a 15 fois plus de mort violentes. A ce niveau là cette défiance n’est plus l’expression d’une lucidité mais plutôt d’une pathologie.

L’éternel retour

La France nous manque toujours beaucoup lorsqu’on s’en absente. Et elle déçoit toujours un peu lorsque l’on revient. (Bernard Kouchner – citation de mémoire lue dans Libération du temps de sa mission au Kosovo ).

A un excellent ami très à gauche dont je parlais de ces sujets sans pour autant citer le livre il me répondit, un peu agacé : “la France tu l’aimes ou tu la quittes”. François Roudaut lui répond dans ce très bel ouvrage factuel et teinté de mélancolie.

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6 Comments

  1. “The grass is always greener on the other side of the fence”.

    J’ai fait le chemin “à l’invers”; Je suis venu des Pays Bas où, vu de l’extérieur, “tout est mieux et va mieux” quand on ne connait pas tout les tenants et aboutissants, et j’ai choisi de faire ma vie ici.

    Je pense que les gens se rend pas vraiment compte – et surtout pas les français eux-même – qu’il y a une qualité de vie remarquable ici.

    S’ils voulaient vraiment que la France change pour le mieux, ces Français établis hors de la France (environ 1,5 million) devraient revenir et construire une meilleure société ensemble!

  2. Bonjour Mark, merci pour ce commentaire. Pour ce qui est de la qualité de vie il y a 2 points de vue. Celui des personnes qui ont vécu ailleurs et qui ont le recul pour dresser un comparatif. C’est le tien et c’est très instructif.

    Le problème est que souvent les français ont ce ton péremptoire pour vanter la qualité de vie hexagonale sans n’avoir jamais vécu ailleurs. Du coup il y a une certaine absence de recul par rapport à un certain nombre de choses que l’on juge avec fatalisme inévitables et obligatoires alors qu’elles ne le sont pas (pessimisme, défiance, anti-depresseurs etc …).

    C’est cette absence de questionnement et le refus obstiné de traiter de ces points qui me rend notre culture particulièrement épuisante au quotidien.

  3. A chacun son expérience et Cecil a raison, le problème n’est pas que les gens partent mais bien que personne ne souhaite traiter le(s) pourquoi(s).
    Pour ma part, je me sens très bien de ce côté du Léman et je rejoins Mark quand il dit que le “pré du voisin est toujours plus vert”, mais j’ai trouvé en Suisse, depuis longtemps, une qualité de vie que je trouve supérieure à celle que j’avais en France !
    Amicalement
    Claude

  4. Bonjour, tres bonne analyse.

    Pour ma part je suis expatriee depuis plus de 20 ans avec des sejours de 3 a 5 ans principalement aux Japon et aux Etats-Unis,

    Quand on est Francais en France on ne peut pas pretendre ignorer les us et coutumes et etre different. Par contre ent tant qu’expatriee specialement au Japon mais vrai aussi aux Etaqts-Unis, je ne serais jamais consideree comme 100%locale et donc j’ai plus de liberte d’etre moi-meme.

    C’ est cela que j’aime dans le fait d’etre expatriee: pouvoir choisir le meilleure de la culture francaise qui est tres appreciee a l’etranger alors que tres souvent denigree par les francais de l’interieur qui ont, c’est bien connu, un sens particulier de la critique, nous sommes des raleurs et le cynisme est le sport national.

    Un etranger en France pourra d’autant plus apprecie le bon cote des Francais sans avoir a copier leurs mauvaises habitudes.

    Oui l’herbe est toujour plus verte de l’autre cote du pres, parceque je veux la voir plus verte et que je m’efforce aussi de considferer le meilleure de ma culture d’acceuil sans en adopter les mauvais cotes. J’adore passer mes vacances en touriste en France, c’est un beau pays 🙂

  5. Bonjour Anne, merci pour votre commentaire.

    Je partage votre point de vue : c’est vrai que la situation d’expatrié est paradoxalement celle dans laquelle je me sens le plus français et où cela fait le plus de sens.

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